En cachette ?

« Vouloir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de là ils ne portent pas de jugements faux et n’interprètent pas tout de travers, c’est le comble de la stupidité.  »
Cette phrase de Spinoza, très diffusée par les lecteurs de Lordon, est idéale pour évoquer une question :
Comment les dirigeants en sont-ils venus à « tout traiter en cachette des citoyens ? »

Rappelons-nous la jolie histoire qu’on nous raconte de la démocratie athénienne : les décisions se prenaient sur la place publique, au vu et au su de tous.
OK, on pourra toujours chipoter : les étrangers (ah ! bon ?), les métèques, les esclaves et – dernières de la liste – les femmes, tout ce monde ne comptait pas.
Mais je choisis d’attirer l’attention sur ceci : les décisions étaient prises en public.

Sans doute y avait-il tout de même des bizarreries cachées, des conciliabules d’intérêts, des formulations volontairement ambigües qui laissaient diverses interprétations aux motions votées etc.
Mais, mais, mais; n’empêche : …les décisions étaient, officiellement, prises en public.

Chaussons nos bottes de 7 siècles et constatons que, tiens, c’est plus comme ça que ça se passe !

Depuis quand en est-il donc ainsi ?
Cette question « Quand ? » est centrale pour comprendre la révolution qui s’est produite à cet égard.
Elle peut sans doute s’exprimer comme ceci : Quand l’argent en est-il venu à décider en maître, minimisant les autres pouvoirs qui freinaient ce conquérant si confiant en son avenir ?

J’exprime ici, en non historien absolu, quelques bribes d’une hypothèse.
En Europe, il faut sans doute aller voir du côté de
1- l’apparition de villes en train d’abandonner les habitudes et normes moyen-âgeuses, sous la poussée de bourgeois pour qui la politique générale devait être principalement favorable à leurs intérêts.
2- l’extension des territoires concernés par de mêmes décisions.

Le lieu des prises de décision s’est recroquevillé sur des « cabinets ».
(Je crois avoir lu quelque chose à ce sujet, et il s’agissait de Florence, me semble-t-il)
Progressivement, en a résulté une inflation des conseillers stipendiés dont c’était la seule fonction et – très très important ! – la seule source de revenus. L’appareil s’est gonflé, et l’entre-soi s’est très logiquement installé. La frontière entre le camp des décideurs et celui des décidés s’est affirmée pour de bon. Leurs intérêts sont naturellement devenus divergents.
J’imagine que Spinoza, quand il écrit son « en cachette » fait référence à ce type de mutation du « lieu où l’on décide ».
J’ai besoin de lumières à ce sujet.

Ce modèle d’appareil, appelé aujourd’hui technocratique, ne peut pas s’auto-détruire (ce qui s’est passé en URSS n’est pas transférable). Il ne peut pas, non plus, être réformé.
Si bien que le plus transparent des décideurs, élus, etc. sera nécessairement cachottier, car il décidera toujours et encore « en cachette », si la situation instaurée à partir de la révolution de la Renaissance n’est pas révolutionnée à son tour.
Et aucun RIC ne nous sera secourable à cette fin. Jeter le Referendum d’Initiative Citoyenne en pâture aux Gilets jaunes était irresponsable de la part d’intellectuels qui eussent dû éclairer bien plus largement le « Comment prendre des décisions politiques ? ».

Si l’on garde le mot démocratie pour désigner des futurs, ses principes ne peuvent s’appliquer qu’à l’échelle locale, où les enjeux sont perceptibles par tout un chacun.
À partir d’une certaine extension, il faut inventer autre chose, qui ne pourra pas être dit démocratique.
Blam !!! Ben oui !
Et la « cachotterie » s’y perpétuera peut-être…
Même si je sais que l’avenir de l’humanité se décide en grande partie hors de cette échelle locale, je n’ai absolument aucun éclairage à ce sujet.

Mais j’ai quelques idées sur l’échelon local.
Premier pas : faire l’état des lieux à l’échelle locale.
1- Le système « cabinet » – des professionnels de l’aide politique, irresponsables – s’y est développé : il faut l’abolir.
2- Les responsabilités sont concentrées entre les mains de quelques-uns : des délégations différentes (voir la notion de « délégué » en démocratie directe) doivent être établies pour chacun des types de problèmes à gérer.

Note : Je dis quelques mots ici de ce que je crois être un modèle à étudier : comment une pluralité d’instances, principalement basées sur le face-à-face, fait vivre une réelle démocratie à l’échelon local dans les campagnes balinaises.
Participer y est obligatoire ; et je préfère cette d’obligation à celle du masque-bâillon ou de la vaccination.

*

Benjamin Constant a cherché à différencier les petites démocraties antiques des grandes actuelles. W

Il y pointe notamment le fait que les citoyens athéniens étaient des oisifs, ce qui leur permettait …d’être des citoyens !
Selon lui, désormais (1819), la démocratie ne peut que recourir à la délégation à des « élus ». Et il prend bien soin d’indiquer sous quelles conditions cette délégation sera juste.

Par ailleurs, la distinction qu’il opère concernant les conceptions de la « liberté » dans ces deux types de sociétés est bigrement intéressante ! « Nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif ».
Si quelqu’un, à propos de ces deux items, surtout considérés ensemble (démocratie & liberté), connaît un prolongement de sa réflexion vers des sociétés actuelles peu inféodées aux principes néo-démocratiques, je suis preneur d’études approfondies (pour Clastres, ça va, je connais un peu).
Je me souviens qu’un jour ancien, en visite officielle dans un village de Madagascar où j’étais reçu avec les honneurs dus à mon rang (de l’époque), le village entier (femmes et hommes) avait été convoqué hors de ma présence pour palabrer au sujet de ma visite.

Par les temps qui courent, son jugement sur Rousseau et de Mably retiennent l’attention :
« L’abbé de Mably, comme Rousseau et comme beaucoup d’autres, avait, d’après les anciens, pris l’autorité du corps social pour la liberté, et tous les moyens lui paraissaient bons pour étendre l’action de cette autorité sur cette partie récalcitrante de l’existence humaine, dont il déplorait l’indépendance. Le regret qu’il exprime partout dans ses ouvrages, c’est que la loi ne puisse atteindre que les actions. Il aurait voulu qu’elle atteignît les pensées, les impressions les plus passagères; qu’elle poursuivît l’homme sans relâche et sans lui laisser un asile où il pût échapper à son pouvoir. A peine apercevait-il, n’importe chez quel peuple, une mesure vexatoire, qu’il pensait avoir fait une découverte et qu’il la proposait pour modèle : il détestait la liberté individuelle comme on déteste un ennemi personnel ; et, dès qu’il rencontrait dans l’histoire une nation qui en était bien complètement privée, n’eût-elle point de liberté politique, il ne pouvait s’empêcher de l’admirer. »
J’ignore si son interprétation tient la route.

(à suivre, peut-être)

Et
Assange
?