Appel à jouer

Un texte, c’est aussi un auteur, des personnages, un style, un genre, des lecteurs, un mode de distribution, des réactions, etc. Qu’en est-il de celui-ci ? L’auteur se cache, les personnages prennent rarement corps, le style n’en parlons pas, le genre – ah ! le genre, voilà un beau sujet ! OK. Pour le reste, on verra plus tard.

Autobiographie, mémoires, journal ou bien auto-fiction, ou encore magasin d’écriture, ou même tout ça à la fois ? Que peut bien vouloir l’auteur, qui le conduise à consacrer du temps, chaque jour de ce printemps 2010, à ses Découvertes contemporaines ? Eh bien, si on l’interroge il répond : au début, un pari, et puis ça devient une prévention de l’ennui pas désagréable. L’agrément ne vient pas seulement des souvenirs et des rencontres : il vient aussi et surtout de ce que l’écriture s‘élabore ‘en tricot’, mode de production qu’il affectionne particulièrement (le tricot – soit dit pour ceux qui ne l’ont jamais pratiqué – s’oppose ontologiquement au tissage en ce que le cours peut s’en modifier à tout moment : on peut considérer le tricot comme un appel à jouer). Certes, l’auteur s’est donné quelques contraintes : entre 800 et 1100 mots par livraison, des livraisons le moins décousues possible – contrainte certes pas toujours respectée ! – au nombre d’une cinquantaine.

Nous sommes chacun un être de récits, non ? Une femme différemment d’un homme, d’ailleurs, non ? Sans récit, pas d’individu et pas de société qui se tiennent, si ?

Voilà. Voilà comment, en interrogatives, j’aimerais le plus écrire. A vouloir clôturer les récits – en affirmant, par exemple – l’on risque d’avoir tout faux, non ? Ne pas savoir – bien sûr ! – et cependant prétendre le contraire…

Mon choix de passer du coq à l’âne résulte en partie de mon doute, tentative de m‘exprimer par petites touches pour éviter le pompeux, comme en un jardin dont les sentiers bifurqueraient à volonté, contraignant le visiteur à donner plus d’importance à ce que ça lui dit qu’à ce qu’a voulu dire l’auteur. J’ai aussi la volonté d’ainsi me divertir au second sens du terme : me sortir des sentiers battus de l’écriture (du moins il me semble), explorer.

En assumant le risque que courent, eux aussi, les recueils d’aphorismes : faire prendre l’auteur pour un quelqu’un qui aurait ‘vécu’ et ‘pensé’ plus que quiconque, et aurait en tout cas quelque chose de plus (sentiment que confirmerait le fait-même qu’un éditeur choisisse d’éditer un tel écrivain).

Ce n’est pas seulement en tant qu’auteur que je caresse l’espoir d’écrire autant que possible en interrogatives : je suis aussi le lecteur qui aimerait – ô combien – lire plus d’auteurs adoptant cette forme. Un dialogue des esprits via les mots, sous la forme la plus exigeante qui soit.

Quant à la galerie des portraits, j’ignore comment ces personnages sont ressentis. Je crains qu’ils soient littérairement lassants, voire inexistants, même si je respecte les situations qui m’ont amené à m’intéresser à eux. Sont-ils des extra-terrestres ? En un sens oui : ils ne reflètent pas la réalité du quotidien. Reflètent-ils une part de la réalité abondamment fréquentée par l’auteur ? Si l’on veut bien considérer que l’artifice d’un documentaire de fiction ne rompt pas d’avec la réalité car il se veut et s’assume quasi-réel, oui. Ce n’est pas pour embobiner : j’aime que le doute l‘emporte. Je cherche, sans mauvaise foi aucune, prétends-je, à ‘ménager la chèvre référentielle et le chou fictionnel’. C’est ainsi, selon moi, qu’une certaine littérature aurait le plus de chances de nous faciliter le passage à des ordres de ‘réalité’ bien à nous, lecteurs, pour que nous n’en fassions qu’à notre tête – cet espace de liberté qu’est notre ‘tête’ n’est-elle pas toujours en péril ? -, et non seulement à ceux suggérés explicitement par les auteurs. Cherché-je à offrir au lecteur le moyen de ce que Philippe Gasparini – Est-il Je ? – énonce comme une ‘rêverie narrative dont le livre n’aura fourni qu’un détonateur, une matrice, un pré-texte’ ? J’aimerais, en effet.

Escarpit – Sociologie de la littérature – rejette la définition de la littérature par un critère qualitatif. ‘Notre critère est ce que nous appelions l’aptitude à la gratuité. Est littéraire toute œuvre qui n’est pas un outil, mais une fin en soi.’ Question : le présent texte constitue-t-il une fin en soi ? Pas sûr. Des ‘mémoires’ s’originent, que je sache, dans un souci de transmettre, donc de marquer. Au demeurant, je me demande quel auteur pourrait bien produire un texte constituant exclusivement ‘une fin en soi’ ?

Trêve ! Qui donc accole le mot de littérature au présent texte de cache-cache ? L’auteur ? Hola ! Parlons de récit/s, ça ira mieux !

Mais même : de quelle affabulation parle-t-il donc ? Où diable le maquillage ? A quoi l’auteur répond : indiquez-moi ne serait-ce qu’un récit qui ne soit ‘mensonger’ !

Sais-je où je vais ? Oui. Et pourtant non. Allons-y !

Les expériences que je relate sont, pour certaines, naïves ou futiles. J’assume. Tout comme peuvent apparaître ridicules ou impossibles certaines des idées sorties de mon propre cerveau – de mes propres neurones, serait-il plus judicieux d’écrire puisque, paraît-il nos intestins sont également peuplés de tels neurones… J’assume idèmement. Je n’écris pas pour être approuvé. Je crois même que des textes provoquant l’adhésion complète des lecteurs sont dangereux. Or l’on observe régulièrement l’apparition d’intellectuels venant prendre le relais d’autres dans la rubrique ‘faisant autorité‘ – par exemple avec l’appui de médias carburant à la célébrité – et voilà comment le singe s’en vient descendre de l’homme ! ‘Ni dieu, ni maître, ni tribun’ était paraît-il la devise anarchiste. L’enthousiasme – pour un livre d’intellectuel, par exemple – me semble nocif, passé l’adolescence. D’ailleurs, les savoirs de l’humanité sont-ils autre chose que des lueurs dans la nuit de son ignorance ? (si c’est pas pompeux, ça ?). L’une de mes tâches : assumer mes médiocrités, la littéraire et les autres.

Et
Assange
?