C’est beau, la vie !

Et pourquoi donc cette existence était-elle si belle ? Parce que j’ai toujours eu la certitude d’être aimé, me semble-t-il.

Je pense au bovin que l’agriculteur bio va jusqu’à caliner en l’accompagnant à l’abattoir, ‘afin que la viande ne porte pas trace de toxines liées au stress’.

J. prépare et aide les gens à mourir. Il travaillait antérieurement dans un service d’hôpital dit de soins palliatifs. Au bout de deux ans, ça ne lui a plus convenu. L’environnement aseptisé, d’une part, et la vulgarité avec laquelle des médecins euthanasiaient l’ont décidé à quitter l’endroit. Dans le home où il pratique désormais, hors de France, une douzaine de personnes sont accueillies simultanément. Un tiers environ pour une ou deux semaines, les autres pour un long séjour. La mort est bien sûr omniprésente, et les pensionnaires y viennent d’ailleurs pour se pacifier par rapport à elle.

Étonnant : plusieurs n’en sortent pas les pieds devant. Je croise B., qui fait sa ‘sortie debout’.

– J’étais entrée avec la conviction que c’en était fini pour moi : cancer du poumon à un stade réputé inguérissable. Ici, on n’a pas soigné ‘mon cancer’ ; par contre moi, j’ai pu m’y atteler moi-même, grâce à l’environnement dont j’ai bénéficié.

– Vous vous considérez guérie ?

– Au bout de trois mois, je me considère rétablie. D’ailleurs, je reprends mon travail dans un mois.

Je poserai à J. la question :

– Exercice illégal de la médecine ?

– Nous ne soignons pas. Nous sommes un home de séjour.

– Et pour ce qui est de l’euthanasie ?

– Nous respectons tous à la lettre la législation de ce pays y compris, cela va de soi, les médecins de diverses obédiences qui interviennent ici, et qui pratiquent à l’occasion l’injection. Il font partie intégrante de l’équipe et se doivent donc d’agir selon la charte du lieu. Il faut reconnaître que leur tâche n’est pas aisée, c’est pourquoi nous devons les accompagner, eux aussi.

– Celle des autres intervenants non plus n‘est pas aisée, j’imagine ?

– Il y faut un grand travail sur ses propres peurs, sur ‘ce qui compte’, sur ce que c’est de vivre.

– Tout de même, cette mort omniprésente !

– L’origine du drame est ailleurs : il provient de cette dénégation constante de la mort que l’on est amené à pratiquer dans la vie courante.

J. reste manifestement sur ses gardes. Me soupçonne-t-il d’être l’envoyé de dieu-sait-qui, chargé de le confondre ?

– La mort, faudrait la connaître un certain nombre de fois avant qu’elle soit vraiment là.

– Que voulez-vous dire ?

– C’est l’objet de la plupart de séjours courts : expérimenter des situations se rapprochant de la mort définitive.

– ???

– Au moment de mourir, au-delà du fait que votre organisme abandonne son lien à l’énergie, que se passe-t-il ? Vous abandonnez aussi des quantités d’autres choses : celles de la vie courante, celles auxquelles vous tenez, les personnes que vous aimez. C’est en partie cette séparation qui génère l’angoisse; Même en deux-trois semaines de séjour ici, l’on apprend à relativiser. Et les grands malades y sont aidés aussi, cela va de soi !

– J’imaginais que ces séjours courts concernaient les personnes venant pour l’euthanasie.

– Oui, il y en a, bien sûr. Mais ce n’est pas l’objectif principal du home. Nous le faisons puisque la chose est si mal pratiquée en général et que nous espérons mieux opérer. Notre objectif, c’est la vie. Tant qu’elle est là, c’est elle qui nous intéresse !

Et
Assange
?