Comme une lettre à la Poste

Voici un texte de scène que j'écrivis en 2018, mais qui, à ma connaissance, n'a encore pas trouvé d'interprète.

Avis aux amateurs !

État au 21 mars 2018
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la plus libérale

1

Ce samedi matin, il pluviote. Du moins depuis 9 heures. Auparavant, je ne sais pas : je dormais. Très rare que je me réveille si tôt, le samedi, car le vendredi soir, je pratique « la nuit de ma vie déréglée  » , comme dirait ma mère.

Comme disait ma mère. Paix à ses cendres.

Une minute, je vous prie, je finis de consulter mes instagram – whatsapp – facebook. Souvent pas grand-chose d’intéressant, mais bon, c’est la vie, comment s’en passer ? Il m’est arrivé de louper des trucs, et c’était pas top.

Ou alors, il faut carrément couper les ponts. Comme Freddy, tenez, qui vient de m’écrire un long mail de marginal. Lui, ce n’est pourtant pas le genre hippie : il est cadre dans une compagnie d’assurances… Eh bien, en dehors du travail, jamais de Smartphone.
 Et il m’a avoué, en outre, qu’il se lave au gant, figurez-vous ! Au gant…
 Ça eût horrifié ma mère, dont le refrain était : 
« Le progrès est là ». Sacrilège, à ses yeux, – non seulement de le mépriser, ce progrès – mais de ne pas contribuer, tous et chacun, à le pousser au maximum.
 Eh bien lui, Freddy, il se lave au gant, 
« pour la planète »   paraît-il. C’est un nouveau genre de rebelle, mon Freddy.

Ah mais… 11 heures : je suis encore à temps pour La Poste ! La petite lettre d’amour que je destine à ma copine pourrait donc partir aujourd’hui ! Je n’écris jamais de mots d’amour par Facebook, c’est un principe. Elle est en formation sur le terrain depuis deux mois, Claudia, quelque part dans les Landes. Et je l’aime. Elle est d’origine andalouse. Un fort caractère comme je les aime ! A son retour, nous allons nous pacser.

Mais vous ne trouvez pas qu’il fait un peu sombre ici ? Je règle un peu… Je ne veux pas médire, mais la salle se contente sans doute d’un éclairagiste stagiaire ; ça devient à la mode, ça, les stagiaires…
 Voilà, comme ça, ça va déjà mieux, non ?

Je vous parlais de ma mère. Pour elle, le monde que connaît notre génération, c’est l’optimum de ce qu’a jamais connu l’humanité. Elle voyait large…
 Je me suis toujours demandé comment on peut penser une chose pareille, parce que, honnêtement, ce que je vois autour de moi… ! Mais, pour elle, les vacances à l’autre bout du monde, le contact avec la nature exotique, et tout ça…

Bon, je pense que ça ne vous intéresse pas tant que ça, les histoires de ma mère.

Allez, je file.

2

Eh bien, au guichet, ça a été le choc, je vous assure !

Je fais la queue tranquillement, en pensant à Claudia, à la surprise que je lui ai glissée dans l’enveloppe… Puis vient mon tour. Le guichetier, un jeune mec, un stagiaire sans doute. Et qu’est-ce qu’il me fait ?

– Nous devons garder une copie de la lettre.

– Euh ! Une copie ? Vous voulez une copie ? Non, mais j’hallucine !

– Je vais la scanner, donnez-la moi.

– Holà, attendez ! Primo, l’enveloppe est fermée.
 Et puis si je l’ai parfumée à la mangue, c’est pas pour… Vous plaisantez, je suppose ?

– C’est la règle, désormais. Ça fait des mois !

– Et puis quoi encore ? Vous voulez lire la lettre que j’envoie à ma fiancée !

– La lire, non, bien sûr ! Seulement la copier.

– On n’est pas le premier avril, que je sache ?

– Ne faites pas l’imbécile, vous êtes certainement au courant : nous ne devons plus affranchir de lettres sans en garder une copie. C’est la consigne. Faute de quoi, les lettres ne partent pas.

– Mais c’est quoi le jeu ?

– Ce n’est pas un jeu, c’est le nouveau règlement. Je suis d’accord avec vous : au début, c’était bizarre, ça faisait drôle. D’ailleurs, quand on nous a mis au courant pendant le stage de formation, moi aussi je suis tombé des nues.

J’ai observé les autres guichets. Eh bien oui, les gens présentaient leurs enveloppes ouvertes, et c’était l’employé qui les refermait après en avoir scanné le contenu.

– Vous êtes tombé des nues… et voilà que, maintenant, c’est vous l’adjudant qui collecte les lettres au départ ? Honnêtement, à votre place, j’aurais démissionné, je vous assure : « Atteinte grave à l’intimité de la clientèle »   ou quelque chose comme ça. Vous n’avez pas d’avocat ?

– Écoutez, Monsieur, il y a d’autres personnes qui attendent. Prenez le temps de réfléchir, et laissez au moins passer la personne qui se trouve derrière vous.

Bigre ! J’ai attendu que la vieille dame présente ses lettres, et son scénario s’est déroulé sans anicroche…

– Je suis curieux. Avouez : Qu’est-ce qui vous a convaincu ?

– Eh bien, le formateur a eu une réponse à laquelle je n’avais jamais pensé : « Quand vous écrivez un message par Gmail ou n’importe quel autre, que se passe-t-il ? Votre message est enregistré, stocké, puis il sera peut-être analysé par Google. Vrai ou faux ? »  

– Oui, Google c’est sans doute vrai, mais … La Poste ?

– Laissez encore passer le client suivant, je vous donnerai le détail ensuite. Ça me fait du bien d’en parler.

Puis :

– Ben oui, comme vous, j’ai pensé « Mais… La Poste ? »  . Eh bien, voici ce que j’ai compris. La Poste est en difficulté financière, ce n’est pas nouveau. Google est intéressé à mettre ses dollars – oui ses bitcoins, je ne sais pas – dans le secteur Courrier de La Poste, mais à une condition : que ça soit un outil de plus pour recueillir du renseignement. C’est ce qu’ils ont déjà fait de multiples fois, en rachetant des Mailposts, Correos etc. de par le monde. Les actionnaires de La Poste, qui voulaient se débarrasser – ils préfèrent dire « céder »   -, se débarrasser donc, de ce secteur désormais peu rentable, n’avaient pas trouvé de repreneur plus intéressant : ils ont tout bonnement dit OK.

Google, en position de force comme toujours, a alors posé une autre condition : il fallait que ce fût La Poste qui mette en œuvre la mutation. Le rachat sera donc définitif lorsque Google constatera qu’au moins 80% des clients ne voient aucune objection à se montrer transparents. Moi, c’est ce mot – »  transparents »   – qui m’avait frappé.

– Hum ! oui : « transparents »  …

– Bon, je ne veux pas insister, mais vous me la donnez, votre lettre ?

3

Vous savez ce que j’ai fait ?
 J’ai pris la colère.
 Et j’ai pris le volant.
 J’ai pris la route pour les Landes.
 En mains propres ! Je voulais remettre ma lettre à Claudia en mains propres.
 Mais au moment de m’engager sur l’autoroute, j’ai déclaré forfait.
 Pas le temps en un si court week-end. Trop loin.

Il faut dire que j’étais déjà un peu calmé.
 Dans le fond, tous ces gens qui acceptent le diktat de Google, actionnaires ou clients, c’est assez logique ! De fil en aiguille…
 Pourtant, pourtant, la petite vieille qui me suivait dans la queue, elle n’est pas fan de Gmail ou de Facebook, je suppose.

Je voudrais comprendre.
 Appeler Freddy pour lui demander son point de vue ? Eh non, c’est samedi, il est en train de se laver au gant…

De retour à ma boîte à lettres d’immeuble, qu’est-ce que je découvre ?
 Je vous le donne en mille : une lettre de Claudia, arrivée par la poste ! Donc déjà entre les mains d’espions ! Et avant même que j’en connusse l’existence…
 Je ne vous raconte pas tout. Mais il y a ceci, dans ce qu’elle m’écrit, qui m’a fait bondir : elle m’invite à changer d’opérateur de téléphone, et à opter pour La Poste Mobile. Authentique !

Ah ! c’était pas le jour pour me faire ça, vraiment pas ! Elle se sera sans doute laissé embobiner par un beau guichetier…
 Et, en plus, elle me parle des 
« valeurs »   de La Poste Mobile. Oui, des « valeurs » . Je rêve ! Il y en a quatre. Les 4 P : Proximité, Performance, Prix, Practicité.

Mais, Claudia, on te ment ! On déguise des arguments commerciaux sous le pompeux vocable de « valeurs »   ! Je te croyais plus vigilante, tout de même ! Tu me déçois, Claudia. Tu me déçois vraiment !

Silence

Qu’est-ce que j’en fais, de ma lettre d’amour ?
 Je la déchire ?

4

J’ai repris la voiture.
 Direction : le terrier où ce bon vieux Freddy passe ses samedi-dimanche.
 Je ne vais pas l’embêter avec des 
« valeurs » , même si celles qu’étale La Poste me hérissent : il serait bien capable de me faire tout un sermon. Il a été scout, Freddy, et ça ne lui a jamais passé.
 Non : ne pas lui tendre cette perche. Plutôt l’interroger sur ce qu’il fait, lui, dans son boulot. 
« Cadre dans une compagnie d’assurances » , c’est vague… Il n’est jamais entré dans les détails.
 Tout d’un coup, il me vient un grand appétit de fouiller.

Mais oui, bien, sûr, tout simplement, lui demander ce qu’il fait au quotidien.
 De même que moi, prof, je fais de mon mieux dans un univers déglingué, peut-être lui aussi fait-il ce qu’il peut et puis voilà…
 Je veux savoir où il en est vraiment !

5

– Ça s’est passé quand ?

– Hier soir.

– Là, tranquillement, en sirotant ton café, tu es en train de m’annoncer que, hier soir, tu as démissionné ?

– …

– Après 15 ans de boîte ?

– …

– Tu as fait une crise ? Qu’est-ce qui s’est passé ? 

– Ils ont voulu m’augmenter.

– (rire) En général, ce n’est pas dans ces cas-là qu’on démissionne ! Bon, je sais, tu n’es pas tout à fait du type « général » , mais tout de même !

– Et pour toi, comment ça se passe ? Pas encore démissionné ?

J’ai pris le temps de poser délicatement ma tasse, histoire de bien me convaincre de ce que j’allais répondre.

– Aucune intention de démissionner !

– Tu m’as pourtant assez décrié le zoo où tu officies.

– Sécurité, mon vieux. Sécurité !

– Toi aussi, la sécurité ? Mais qu’est-ce que vous avez tous ?
 Au fait, j’y pense, je n’ai pas enclenché la sécurité chez moi en partant. Tu permets ?

Il opère via son Smartphone, puis enchaîne :

– On dirait que tu t’en fous vraiment, toi, de la sécurité !

– J’ai des valeurs, mon vieux.

– Ah non, ne viens pas me parler de « valeurs »   s’il te plaît.

– C’est pourtant ça. C’est même la seule boussole qu’il me reste. En 15 ans, j’ai eu l’occasion d’adopter d’autres boussoles, nous en avons déjà parlé : aucune d’elles ne m’a convenu. Celle-là oui.

– Passons ! Raconte-moi, plutôt. Ils ont voulu t’augmenter. Et puis ?

– Oh, ça a été la goutte d’eau. Avec l’augmentation, il y avait un autre cadeau. Du moins ce qu’ »  ils »   considèrent comme un cadeau : une promotion comme cadre supérieur de premier rang.

– Eh bien ?

– J’étais parvenu au stade où mon salaire ne serait plus fonction de mon utilité pour la boîte elle- même. Tu sais, le sur-salaire des cadres-sup de ce rang-là, c’est pour se les attacher, comme on attache les chiens de garde. Oui, les attacher au système. Non pas que j’aie une entière liberté de parole dans la boîte – je me méfie, tout de même – mais avec cette promotion entre guillemets, je n’en aurais plus eu du tout, de liberté de parole, ni même sans doute de liberté de pensée. Je le sais, pour avoir observé d’autres collègues à qui l’on a déjà joué ce tour.

– Tu aurais tout de même gardé ta liberté de parole en dehors du travail ! C’est déjà pas mal. Tu sembles oublier que dans ce pays, on a au moins ça !

– Je t’explique : la situation qu’on me proposait, c’était Un : fermer ma gueule, et Deux : devenir le responsable des OME. Je t’en ai déjà parlé, de ces « Opérations pour le Moral de l’Entreprise »  . Autrement dit, être le surveillant-chef de ce qui se dit dans les couloirs, de ce qui s’écrit sur le réseau interne de la boîte. Suspecter des brebis galeuses. Au besoin, aller jusqu’à tendre des pièges. Et tout l’arsenal de la surveillance, qu’on se proposait gentiment de m’enseigner, l’ancien comme le nouveau. Aller jusqu’à analyser les mots qui reviennent le plus souvent sous le clavier de certains. Etc. Tu me comprends, je suppose ?

– Je vois ce que tu veux dire, oui. Mais de là à comprendre ta décision…. Tu n’aurais vraiment pas pu jouer double jeu ?

– Ça, pour moi, c’est hors de question.

– Toujours tes « valeurs »   ?

– Oui, peut-être. Mais non : tout simplement parce que je n’aurais pas pu. Je suis nul pour ça, tu le sais bien.

– Te voilà dans de beaux draps, mon vieux !

– Eh bien, tu sais quoi ? Je me sens libéré. Pas encore libre, mais libéré.

– Je peux, à mon tour, te raconter une aventure qui m’est arrivée ce matin ?

– Vas-y !

Et je lui ai raconté la Poste. Sa réaction :

– Tu sembles tomber des nues ! C’est comme ça que ça marche, mon vieux. Le marché bientôt le plus porteur, avec la Sécurité bien sûr, est celui du renseignement. Il y a des clients à la pelle, mon vieux : les États et toutes leurs polices, les Directions des Ressources humaines des entreprises, les chaînes commerciales, et que sais-je, les réseaux d’extorsion de fonds, les agences matrimoniales ou immobilières, et combien d‘autres…
 Sans oublier les Compagnies d’Assurances, j’en sais quelque chose, puisque ma défunte promotion comportait un troisième volet appelé Data Mining : élaborer une stratégie pour optimiser l’usage que fait l’entreprise des données fournies par ses clients.
 Tu penses bien que, dans ton lycée aussi, on recueille ce qu’il faut. On t’espionne partout, que tu le veuilles ou non, et que tu le saches ou non. Te rappelles-tu que, dans l’ancien temps, on essayait de ne pas payer par carte bancaire dans un endroit où on n’était pas supposé être allé. Eh bien, aujourd’hui, les moyens sont mille fois plus aiguisés. Tu le sais très bien, mais tu ne veux pas l’admettre…

– Oui, j’en suis plus ou moins conscient, mais au fond, qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

– T’en as rien à foutre, …sauf quand il s’agit d’une lettre d’amour, c’est ça ?

– Oui, c’est ça : l’intimité, pas touche ! Mais pour le reste… bof ! Si t’as rien à te reprocher, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Faut vivre avec son temps.

– Je te trouve mûr pour travailler à La Poste, Sébastien !

– Je parle sérieusement : si tu n’as rien à te reprocher…

– Je me rappelle avoir entendu quelqu’un réfuter ce genre d’argument. Qu’est-ce qu’il disait ? Laisse-moi trouver… Ah oui : « On dirait que tu ne t’es encore jamais fait violer dans un commissariat ! »   

– Je ne vois pas le rapport… si j’ose dire.

– Pour moi ça voulait dire que, si tu tombes sous la coupe de quelqu’un assuré de son impunité, tout prétexte sera bon pour te nuire. Même quand tu n’as rien à te reprocher.

Au fait, c’est toujours Microsoft le pédagogue-en-chef dans l’Éducation nationale ?

– Tu caricatures.

– Que tu crois ! Tu devrais prendre la peine de comprendre, pauvre rêveur !

– Ah ?

6

Vous, je ne sais pas, mais moi, quand on me fait comprendre que je n’ai rien compris, je commence par ne pas comprendre. Je bloque.

Je vis normalement ; j’ai la même copine depuis deux ans ; fonctionnaire ; deux ou trois Smartphones ; et je m’informe – car oui, un prof d’histoire-géo, ça doit s’informer un minimum, tout de même !

Je suis de mon temps quoi !

Plutôt, je croyais être de mon temps. Et voici que tout d’un coup, on vient me dire que : eh bien non…

Freddy qui voit de l’espionnage partout.

Freddy qui veut me faire croire que Microsoft diffuse un fluide toxique pour les élèves.

Claudia qui me parle encore plus de « valeurs »   que Freddy.

Maman, où es-tu ?

7

Le lundi suivant, j’avais à enseigner la Chine contemporaine. Le trait actuel de ce pays est, comme chacun sait, son développement économique à une vitesse inouïe.

J’ai cherché quelques documents que les élèves n’auraient pas trouvés par eux-mêmes ; en anglais, j’ai encore l’avantage. Aujourd’hui, les élèves te vous balancent de plus en plus d’informations qu’ils pêchent par eux-mêmes. Un peu, je crois, pour prouver au prof qu’il n’est plus utile à grand-chose. Au début, ça déstabilise ; et à la longue on s’y fait. Tant qu’on nous laisse encore un peu de légitimité… Et tant que mon avance en anglais se maintient ! Peut-être me faudra-t-il passer un jour au chinois ?

Dans ma recherche, j’ai trouvé ceci : la Chine commence à mettre en place un système appelé « crédit social »  .
 A lire l’info en détail, on se dit que les problèmes économiques de base, c’est déjà du passé, là-bas. Je résume. Il sera désormais attribué à chaque citoyen un score qui reflétera sa participation à la société. Et comment évaluera-t-on ça, cette 
« participation à la société ? »   Eh bien, en mesurant ses achats en ligne, en observant son comportement sur les réseaux sociaux, etc.
 Ça ressemble fort à un retour au maoïsme le plus terrifiant, non ? L’électronique en plus.

Et comment le Chinois de base va-t-il se laisser mesurer et observer ? Les dirigeants ne sont pas nés de la dernière pluie : ils ont prévu des jeux pour ça ; comme tout le monde, je suppose, les Chinois aiment jouer. Et puis la concurrence aussi, appelée émulation : tu pourras voir en temps réel les scores de tes amis et de tes connaissances comme de tes ennemis d’ailleurs – et agir en fonction de leur score. Eux-mêmes pourront donc en faire autant en ce qui te concerne. Des emplois « pourraient »   être réservés à ceux qui obtiennent un bon score…

Hé bé ! si ce n’est pas un effroyable retour au maoïsme, ça !
 Avec, cette fois, un Grand Timonier impersonnel et numérique…
 Et déjà près de 700 millions de Smartphones : en plus grande quantité, peut-être, qu’il y eut jamais de petits livres rouges ?

Afin d’obtenir des Européens des transferts de technologie avantageux, la Chine revendiquait d’être reconnue comme pays en voie de développement, m’avait-on enseigné à l’Université.

Je parle d’il y a seulement 25 ans…

Maman, ton monde idéal commence à me foutre la trouille !

8

Ce matin, à l’heure du laitier : les flics.
 Une femme et un homme.
 J’suis pas habitué !

Ils ont sonné.
 Je suis allé ouvrir, me demandant bien ce qu’il se passait.

C’était pour me signifier une interdiction. Et ils me l’ont « signifiée »   comme ils disent : interdiction de participer à la manif syndicale de samedi prochain.

D’un coup, j’ai recouvré mes esprits.

– Mais le droit de manifester est garanti par la Constitution, non ? (en fait, je ne savais plus très bien si oui ou si non).

Réponse :

– Ce n’est pas notre problème !

– Mais vous, Madame, peut-être êtes-vous vous-même syndiquée ?
 Et vous, Monsieur, n’avez-vous jamais participé à une manif syndicale de la police ? Jamais ?

– Désolés, Monsieur, nous ne sommes pas venus pour ça. Signez ici, pour attester que vous avez reçu l’interdiction en mains propres.

– Pas question ! Je ne signerai pas.

Ça se trouve, un avocat, non ?

9

Nous l’avons épluchée ensemble, cette putain de « signification »  . Pour l’avocat, vu que nous sommes en état d’urgence, les possibilités de contester sont infimes.

Il s’est tout de même enquis auprès du commissariat.

Je vous explique.
 En ligne, un flic s’était fait passer pour une certaine Astrid. La semaine passée, elle avait communiqué abondamment avec moi. Je trouvais les échanges fort intéressants. Nous étions clairement sur la même longueur d’ondes.

Le rapport dont le commissaire a bien voulu lâcher quelques bribes dit :
 
« Il est patent que ce Sébastien Durtal est un anticapitaliste convaincu. Et puisqu’il est enseignant, il constitue donc un danger social. Il avoue lui-même qu’il aime consacrer du temps, y compris en classe, à dénoncer – ce sont ses propres termes – l’absurdité totale de l’ultra-capitalisme sur le plan économique. »  

L’avocat :
 – Le commissaire a ajouté que, à son avis, cette interdiction a pour but de vous 
« signifier »   que vous devez rester à votre place : vous êtes prof d’histoire-géo, pas d’économie ; donc pas un dénonciateur de l’» ultra-capitalisme » , comme vous l’appelez. En période d’état d’urgence, a précisé le commissaire, « c’est heureux que nous disposions de ce genre de moyen de rééducation »  . 

Ça a été son mot : rééducation.

– Permettez-loi une question : est-ce ce commissaire qui se faisait passer pour une Astrid ?
 Si oui, je cours lui casser la gueule.

– Détrompez-vous ! Selon un article de notre revue professionnelle, il existe un Call Center où une armée de stagiaires est recrutée et choyée par le Ministère de l’Intérieur pour prendre des identités artificielles. Des logiciels d’intelligence -artificielle elle aussi- analysent ces échanges, procurant à la police les profils qui devraient les intéresser : de la matière première pour un nouveau genre d’industrie.
 Mais dites-moi, c’est bien ce genre de vocable que vous utilisez pour parler du système économique : 
« ultra-capitalisme ? »  

– Souvent, oui, « néo libéralisme »   comme d’autres vocables en vigueur ne me paraissent pas aussi justes.

– Si vous me permettez une hypothèse, Monsieur Durtal : le préfixe « ultra »   a dû vous faire classer comme « ultra-gauche »  . Vous savez, les « casseurs »   en tête des défilés, les fameux « #752333 blocks »  . Je ne sais d’ailleurs pas si vous en êtes.
 Entre nous soit dit, le système actuel, même s’il n’est pas le paradis, est inévitable. Tout le prouve !

10

On me l’avait assez répété, y compris au syndicat : un prof doit être normal.
 Rien, chez lui, ne doit dépasser.
 Comme les tomates dans la barquette au supermarché : toutes au bon calibre.

Je n’ai pas signé la « signification » , mais je n’irai tout de même pas à la manif. Il faut parfois se montrer raisonnable. C’est clair qu’un syndicaliste de plus ou de moins dans les rangs, ce n’est pas si important. Et puis, j’en ai peut-être déjà fait mon compte, des défilés pour la cause…

Quant à ne plus parler d’ultra-capitalisme, hum ! je ne sais pas. C’est la réalité, tout de même ! Et un prof, ce qu’il doit enseigner c’est bien la réalité, non ? Pas des sornettes !

J’en ai parlé à Claudia au téléphone.
 Oui mais voilà : je crois qu’on se comprend de moins en moins.
 L’échange fut plus qu’orageux.
 Il est vrai que Claudia a de bonnes raisons de craindre. Son stage actuel est une préparation pour entrer dans la gendarmerie. Alors, vous pensez !
 Le fait que je sois ainsi 
« signifié »   est à ses yeux un obstacle en travers de son chemin… Selon elle, je resterai désormais marqué au fer rouge !

Je dois avouer que ma lettre à la mangue… 

Et quant au pacs…

11

(au téléphone)

– Oui, j’ai fermé mon compte Facebook ! Un milliard et demi d’utilisateurs moins Un ! Je regrette même de ne l’avoir pas fait plus tôt.

-Et alors ? Je simplifie mon environnement, j’en ai bien le droit !

– Je suis d’accord, c’est super, Facebook, si tu veux parler de la partie émergée. Mais les capitaines de bateaux savent parfaitement que la partie invisible d’un iceberg peut se montrer autrement inquiétante !

– Figure-toi que je préfère parler avec toi au téléphone, même si c’est pour échanger des banalités comme souvent. Confier l’entretien de nos relations à Facebook ? c’est fini ! Et puis, je vais te dire : la plupart de mes amis, je les trouve plus cons sur Facebook que dans leur autre vie.

– Oui, toi y compris. Tu balances en permanence des tas de messages… On a l’impression que seule la quantité compte… Au moins au téléphone je peux t’interrompre !

– Oui, bien sûr, je peux ne pas lire ce que tu écris.
 Mais alors, pourquoi Facebook ?

– Eh bien oui, parfaitement, ma vieille, je me suis posé cette question : « Pourquoi Facebook ? »  . Tu ne te l’es jamais posée, toi ?

– Je vais te dire. Je m’exclus moi-même de cette superpuissance avant qu’elle ne m’exclue.

– Ricane ! Ricane ! Mais dis-moi : j’ai été exclu de la manif, oui ou non ?

– Tu verras ! Tu verras ! Prends un peu la peine de réfléchir ! D’ailleurs, je vais aussi abandonner mon adresse mail de chez gmail. Je te tiendrai au courant.

12

Avant même que Freddy m’en eût parlé, et dès avant ma drôle d’aventure avec Astrid, il m’était tout de même arrivé de prendre quelques bribes de renseignements sur l’intelligence artificielle, la désormais fameuse I.A. Ainsi avais-je pu constater que j’en suis déjà bigrement entouré.

Exemple le plus banal : quand j’utilise le mode « écriture intuitive »   pour rédige mes SMS. Le plus troublant, c’est que, parfois, les suggestions qu’on me présente à l’écran sont adaptées ; et c’est ce qui donne confiance. En tout cas, j’ai maintenant bien compris que je suis devenu l’instructeur pas à pas de mon Smartphone, et même du service de SMS que j’utilise. Un instructeur qui paie pour l’être !

Ceci dit, si les suggestions des logiciels de la police ne sont pas plus performantes, oui, ça doit en provoquer, des pataquès, peut-être encore plus incroyables que celui dont j’ai été victime !

Et puis, tenez ! j’ai aussi parfois utilisé ce fameux logiciel grand public de traduction automatique réputé le meilleur à l’heure actuelle. Vous savez quoi ? Il traduisait des bouts de phrase qui n’étaient pas du tout, mais pas du tout, dans mon original. Je ne plaisante pas ! Ces bouts de phrase s’invitaient donc dans mon propre texte… J’étais colonisé par une autre logique que la mienne !
 Vous n’avez jamais vu ça, vous ?

D’ailleurs – l’avez-vous constaté, vous aussi ? – ce thème devient un « sujet de société »   comme on dit : on en est à créer des commissions d’éthique, c’est dire ! Par exemple : « L’intelligence artificielle est-elle compatible avec la démocratie ? »  

Bof ! l’histoire démontre assez que presque tout est compatible avec la démocratie ! Le meilleur comme le pire. De même qu’on se soumet volontiers à la démocratie, nous soumettrons-nous donc avec joie à ces pseudo-intelligences-là et à leurs inévitables dommages collatéraux ?

En tout cas, l’intelligence artificielle par temps d’état d’urgence, ça y est, je suis vacciné !

13

Eh bien voilà : j’ai décidé d’utiliser désormais un service de mail du dark internet, le « vrai »   cette fois, celui dont les médias laissent entendre qu’il constitue un monde obscur, douteux, et – damnation ! – surtout fréquenté par les réseaux criminels.

Le service de mails que je vais désormais utiliser appartient à cette catégorie : nul ne pourra venir fourrer son nez dans ma correspondance privée. Obscur, oui, et le plus obscur possible, mais pas au sens où on nous le serine à dessein !

Évidemment, ça complique un peu ! Mais au moins les messages seront cryptés de bout en bout.

Est-ce que je vais trop loin ? Le prof Sébastien qui dit adieu à l’omnipotent Google, à l’insidieux Facebook et à tous ces supra-États électroniques voyous, est-il en train de se marginaliser ?

Je crois bien que oui. Eh bien, pour ça, merci les flics !

Samedi prochain, je repars assurément rendre visite à Freddy.

Pour me laver au gant ?

Non pas ! J’ai comme un absolu besoin de voir clair…

Peut-être irai-je même jusqu’à sacrifier « mon vendredi déréglé »   ? Et ça, je dois dire que ça fait bien longtemps…

14

 

Freddy exagère, je trouve. Et pourtant. Et pourtant !

Certes – même si je n’y avais jamais pensé – j’arrive à le suivre quand il déclare que les écrans sont « le nouvel opium du peuple »  .

La formule est osée.

Mais pourtant, oui, pourquoi pas ?

C’est quand il va plus loin qu’il me laisse vraiment perplexe !

Rendez-vous compte : il parle du Smartphone comme d’un réel objet de piété. Oui, un objet de piété !

Et même l’objet de piété le plus vénéré de toute l’histoire de l’humanité.

Car à ses yeux, le numérique constitue une vraie religion. Avec ce qu’il faut de conditionnement et de contrôle des fidèles.

– Tu sais, Sébastien, les moines passent moins de temps en prière que la plupart des jeunes à faire usage de leur Smartphone

– Hum…

Dans le département de veille technologique où il travaillait, on s’était interrogé paraît-il sur le développement fulgurant du Smartphone en Chine. – A ton avis, est-ce par le confucianisme que l’empire chinois pourrait conquérir la planète ? Ou par le bouddhisme ? Ou le taoïsme ?

– Euh, non, bien sûr. Si ça devait être le cas, ça serait déjà fait !

– Ou en se contentant de développer partout sur le globe des activités minières ou d’infrastructures ?

– Souvent, d’ailleurs, au mépris des réglementations et de la population locale, je te signale.

– Oui. Et souvent impunément, de surcroît. Eh bien non : son atout maître sera d’avoir bientôt écoute-moi bien – le leadership mondial dans le domaine du numérique.

– Tu plaisantes ?

– Oh, que non ! Sache que, d’ores et déjà, la Chine enregistre 40 % du total mondial des ventes en ligne ! Connais-tu cette firme chinoise d’e-commerce, joliment appelée Alibaba ? Eh bien, elle vient de réaliser 25 milliards de dollars de chiffre d’affaires, non pas en un an, ni même en un mois, mais en une seule journée ! Six fois plus que le record jamais atteint en une seule journée par l’ensemble du commerce en ligne aux États-Unis. Six fois plus ! Et plus que le montant annuel du commerce en ligne dans plusieurs pays européens…

– Tu dis 25 milliards de dollars en une journée ?

– Oui, 25 milliards. La moitié du chiffre d’affaires annuel de Peugeot. Plus de 200 Airbus A320. En une seule journée. Tiens-toi bien, au pic de cette même journée, il s’effectuait simultanément plus de 100 000 paiements en ligne ! Pas 1 000, ni 10 000, mais plus de 100 000 simultanément !

– Oui, mais c’est juste du commerce, ça.

– Non, c’est dans le domaine numérique tout entier que la Chine est en train de battre tous les records. Et cela se comprend aisément. Sur quoi repose la réussite dans le domaine de l’intelligence artificielle ? Sur deux ingrédients principaux : des ordinateurs à très grande puissance de calcul, et des données en masse. La Chine est en passe de prendre la tête pour les deux. L’immensité de sa population, ça, tout le monde est au courant, et c’est même souvent la seule chose qu’on en connaisse…. Mais ce qu’on connaît moins c’est son petit bijou « Sunway Taihu Light » , le plus puissant ordinateur du monde ! Question : le second mondial, à ton avis, est-il américain ou européen ? Pas du tout : il est …chinois ! D’ailleurs, quels sont à ton avis les articles sur l’intelligence artificielle le plus souvent cités dans les revues scientifiques ? Les articles des chercheurs chinois. Et puisque l’avenir du numérique repose sur cette fameuse I.A., je te laisse conclure…

Eh bien, la sienne, de conclusion, est que :

– Devant l’écran, il y a nous, les milliards de fidèles-addicts de tous pays.

Et en embuscade derrière l’écran, un empire conquérant, portant fièrement l’étendard de la 5G ! – Tu n’as aucun besoin de me prouver, Freddy, que ce biface « Fidèles/Conquérant »   a largement fait ses preuves au fil de l’histoire ! Mais j’ai tout de même l’impression que tu te montes le ciboulot.

– J’ajoute, pour ta gouverne, que la recherche militaire et la recherche civile n’ont jamais autant coïncidé que dans un domaine comme celui-là. Je te le répète, tires-en les conclusions que tu voudras…

Crois-moi, Sébastien : ici-même, avec nos Smartphones-fétiches, nous faisons advenir un évènement qui fera date dans l’histoire de l’humanité. Et il s’agira d’une victoire, figure-toi.

– Je n’arrive vraiment pas à te suivre, Freddy. Tu fais exprès de me dérouter, j’en suis sûr !

– Eh bien, la victoire mondiale du socialisme d’Etat, pardi ! Et pour de bon, cette fois, car la ferveur populaire d’aujourd’hui est sans commune mesure avec celle qui, voici un siècle, salua la naissance du communisme en Russie …

– …

– Je suppose donc que toi, l’anticapitaliste jusqu’à la moelle, tu vas te réjouir puisque ta thèse va enfin se voir confirmée. Ne m’as-tu pas mille fois répété : « Le socialisme serait plus efficace dans le domaine économique »   ?

– …

– Laisse-moi te dire que mon interrogation n’est plus « Les Google, Apple, Facebook vont-ils accepter, oui ou non, de partager leurs données chinoises avec le pouvoir politique ce pays ? » , puisque c’est déjà fait. Mais « A quelle date accepteront-ils de partager de la même manière les données recueillies sur l’ensemble de leurs utilisateurs ? »  .

*

Bigre !

Il y a un vice dans ses élucubrations, j’en suis sûr !

15

Et, en plus, je me suis laissé dire que, sous les tropiques, les mines de chocolat sont en train de fondre !

La faute au réchauffement, à ce qu’il paraît…

Où c’est qu’on va ?

 

 

Tout de même, maman, ça fait vraiment peur !

Mary.G

L’auteure, s’était naguère enthousiasmée pour les promesses du multimédia, puis de l’internet.

Trente ans plus tard, elle estime que nous sommes désormais plus soumis que jamais – et avec quelle ferveur ! – aux empires électroniques.

D’où cette semi-fiction, qui se veut une mise en garde.

Et
Assange
?