é-pi-cé-tou

Tranche d’été…

– Maman, dis, maman, pourquoi le sable, pourquoi il est chaud, maman ?

– Hé bien, c’est pass-que le soleil chauffe le sable.

– Mais pourquoi le soleil, pourquoi il chauffe le sable ?

– Le soleil chauffe le sable, pass-qu’il donne sa chaleur à la terre,
vois-tu ?

– Oui mais… oui mais… pourquoi le soleil, pourquoi il donne sa chaleur à la
terre ? Hein, maman, pourquoi ?

– Hé bien pass-que c’est l’été, tiens !

– L’été ? C’est quoi ? C’est quoi, l’été, maman.

– C’est quand il fait chaud. Comme maintenant.

– Et pourquoi ? pourquoi c’est l’été ? pourquoi ça s’rait pas
l’automne ?

– Pas-que c’est l’été, é-pi-cé-tou… Quand tu seras rentrée à l’école, oui,
là, en septembre ça va être l’automne.

– Tu sais, tu sais quoi, maman, j’vais pas y retourner.

– Comment ça ?

– J’vais pas y retourner, à l’école.

– Mais bien sûr que si ! Tous les enfants vont à l’école… Tous les
enfants !

– Pourquoi je vais à l’école, maman ?

– Pass-qu’on y apprend beaucoup de choses, à l’école, tu sais ! Et
puis, cet automne, tiens, justement, cet automne, eh bien, tu vas y retrouver
tous tes amis…

– Et… est-ce que je vais rester à la cantine, maman ?

– Hmm ! pas tous les jours. Pas tous les jours.

– Pff ! Pourquoi tu me laisses à la cantine, maman ?

– Pass-que je travaille, Alice, tu le sais très bien… Et j’n’peux pas venir
te chercher à chaque fois.

– Oui, mais moi, j’aime pas la cantine ! Alors j’mangerai pas, à la
cantine ! J’mangerai rien du tout !

– Ne sois pas ridicule, voyons ! Il faut manger pour grandir… Et puis
si tu veux devenir une belle petite jeune fille…

– Oui mais moi, j’veux pas manger à la cantine !

– Bon, Alice, là nous sommes en vacances. Alors, si tu veux bien, la cantine
et l’école, on verra ça plus tard, hmm ?

– Oui mais, mais, mais… mais moi, j’irai pas à la cantine. Pass-que j’aime
pas la cantine !

– Oh ! le beau coquillage ! Tu as vu comme il est joli, le petit
coquillage ? Regarde !

– Où maman ? Où ça ? Mais… mais… mais dis donc c’est qu’il est
tout mouillé, maintenant, le sable ! Pourquoi, pourquoi le sable, pourquoi
il est tout mouillé, maman ?

– Ah ! c’est pass-que la mer descend ! Avant, elle était ici, où
nous sommes : au-dessus du sable. Alors, c’est normal que le sable il soit
mouillé…

– Mais pourquoi, pourquoi la mer, pourquoi elle descend ?

– Ça, c’est les marées.

– L’émarée ? C’est quoi, l’émarée ?

– Eh bien, c’est la mer qui monte et puis qui descend, vois-tu ! C’est
euh ! en fonction du soleil et de la lune. Et puis…

– Le soleil, i’chauffe la mer, alors elle descend ?

– Non ! c’est euh… En tout cas, là c’est marée basse. Alors la mer,
elle est descendue… Donc, donc, on voit le sable mouillé.

– Un crabe !!! Y a un crabe, maman ! y a un crabe.

– Bon, mais ne crie pas comme ça ! I’n’va pas te manger…

– Maman, pourquoi y a un crabe ?…

– En plus, il est mort, ce crabe.

– Mort ? Pourquoi qu’il est mort ?

– Ben, il n’devait pas savoir nager, ce crabe !

– Pourquoi i’n’savait pas nager ?

– Hé, il a sans doute pas appris… D’ailleurs, toi i’va falloir
qu’t’apprennes !

– Pourquoi ? pourquoi, maman ?

– Ben, pour pas te noyer, justement !

– Ha ! Il a pas appris à nager, le petit crabe… C’est vrai il est
crès-crès petit. Mais t’es sûre qu’il est mort, maman ?

– Ben tu vois bien : i’n’bouge plus.

– Oui mais il a des pinces ! et les pinces, ça arrache les pieds des
petites filles, hein !

– Quoi, ça arrache les pieds des petites filles ? Qui c’est qui t’a
raconté ça ?

– Ben c’est toi !

– Comment ça, moi ? Ah bon ?

– Maman, pourquoi le crabe, pourquoi il a des pinces ?

-…

– Maman, pourquoi qu’il a des pinces, le crabe ?

– Pass-que les crabes ont des pinces, é-pi-cé-tou ! Les poissons ont
des nageoires, et puis voilà…

– Alice, tu sais, on ne va pas rester là trois heures, à regarder ce petit
crabe ! Moi, je vais me baigner. Voilà !

– C’est vrai qu’il n’bouge plus, maman… Maman, tu sais… Oh ! attends
moi, maman… Mais pourquoi il est mort ce crabe ?

– Pass-qu’il a dû se noyer, j’te l’ai déjà dit. Et puis, d’tout’façon,
d’tout’façon, tout le monde meurt un jour…

– Toi, tu… Toi tu vas être morte, maman ?

– Ben oui, un jour.

– Quand c’est qu’tu s’ras morte ?

– Mais dans très longtemps…

– Et … et m… et moi, je vais être morte aussi ?

– Oui, mais toi,, dans trèsTrèsTrèsTrès longtemps !

On naît d’abord un p’tit bébé, puis une grande petite fille comme toi, et
puis, chaque année on vieillit. Tiens, tu vas avoir quatre ans la semaine
prochaine ; combien de fois tu m’as dit que tu allais être plus grande que
quand tu n’avais que trois ans !

– Oui, oui, oui, mais, mais, mais pourquoi je vais être morte ?

Moi, j’veux pas mourir.

– Mais tu n’vas pas mourir tout de suite, voyons ! Tu vas d’abord être
une femme, et puis une maman, et puis une mamie…

– J’vais être comme mamie ?

– Oui, bien sûr, un jour, oui-oui…

– Mais… elle est vieille, mamie !

– Ah oui ! elle est c’qu’on appelle une personne âgée. Elle sera morte
avant nous, mamie.

– Quand c’est qu’elle s’ra morte, mamie ?

– Pas tout de suite, ma chérie ! Pas tout de suite … Enfin, j’espère,
pas tout de suite !

– Mais, mais, pourquoi tu dis que …quand on est vieille on va être mort, et…
et tu dis que mamie elle va pas mourir…

– Elle est en bonne santé, mamie. C’est pour ça elle va vivre enc…

– Et la dame, là, elle va mourir ?

– Alice ! on ne montre pas du doigt, voyons !

– Pourquoaaa ?

– Parce que c’est mal élevé. J’te l’ai déjà dit. C’est très malpoli. C’est
comme dire des gros mots. Ça n’se fait pas é-pi-cé-tout !

– Mais, mais… Mamie, pourquoi elle n’va pas être morte ?

– …

– Moi, j’vais pas être vieille ! J’veux pas êtr’ vieille : c’est
pas beau ! C’est pas beau : c’est pas joli !

J’vais être vieille, maman ? J’vais êtr’ vieille ?

– Dans trèsTrèsTrèsTrès longtemps.

– Pourquoi, maman ? Pourquoi j’vais être vieille ?

– …

– Pourquoi j’vais être vieille, maman ?

– Dis, Alice, t’es de la police ou bien quoi ? Hein ? t’es de la
police ?

– Heu… ? pourquoi tu m’dis ça, maman ?

– Ben pass-que les policiers, figure-toi, i’posent plein de questions comme
toi !

– Ah !? Et pourquoi i’posent tout plein de questions comme moi ?

– Hhh ! J’ai une idée, Alice : la première arrivée à la mer aura
gagné un carambar !

– Attends-moi, maman ! C’est moi qui va gagner ! Mais
attends-moi !

– …

– Maman, pourquoi qu’c’est toi et qu’c’est pas moi qu’a gagné ?
Pourquoiiinnn ?

– Mais non, j’ai pas gagné ! Regarde, j’ai pas les pieds dans l’eau.
Tandis que toi, hop ça y est ! T’es dans l’eau… et c’est toi qu’a
gagné !

– C’est même pas vrai : c’est pas moi qu’a gagnééééééééé !
Pourquoiiinnnn ?

– Alice ! tu arrêtes, Alice ! C’est ridicule ! C’est
Ri-Di-Cule ! Tout le monde nous regarde. Tu as vu le petit garçon,
là ? Il est plus petit que toi, et il doit bien se demander pourquoi tu
pleures ! Il doit se dire que t’es pas jolie !

– Pourquoi il se dit que j’suis pas jolie ?

– Ah non ! Alice ! Non ! Non ! Non ! Stop ! Ça
suffit ! Ça suffit ! Allons ! viens m’faire un p’tit
bisou ? Un p’tit bisou-papillon, tiens ! Ou un bisou d’Esquimau, tu
préfères ? Ou un bisou… Non ? pas de bisou ? OK, OK !

– C’est pass-que t’es pas gentille maman !

– Ba ! C’est toi qu’es pas gentille ! Tu m’fais un vilain caprice…
Et… si c’était moi qui t’faisais un bisou, on dirait qu’le caprice, c’est
fini ? Allez, Alice, hein  : c’est fini ?

– Hmmm ! J’t’aime beaucoupBeaucoup, maman.

– Moi aussi, je t’aime, tu sais.

– Oui, mais moi, je t’aime beaucoupBeaucoupBeaucoupBeaucoupBeaucoupBeaucoup !!!!

Est-ce que notre histoire s’achève ainsi ?

Hé non ! Même qu’elle continue, Messieurs-Dames… Et voici
comment :

Elles sont toutes les deux serrées l’une contre l’autre. La petite Alice
est en train d’enlever un petit peu de sable sur le visage de sa maman.

– Maman ! Maman ! Pourquoi tu pleures ? Hein ? pourquoi
tu pleures, maman ?

– Mhhh ! C’est pass-que je suis triste .

– Et pourquoi qu’t’es triiiste, maman ?

– C’est pass-que je pensais à papa…

– Tu l’aimes plus, papa ?

– Ohhh si !

– Moi, je l’aime beaucoupBeaucoup mon papa. Et Julie, tu l’aimes ?

– Ça, j’peux pas savoir : j’la connais pas…

– Et pourquoi, pourquoi, pourquoi Julie, pourquoi elle a pris ta
chaise ?

– Ba ! c’est quoi cette expression ?

– Ben, c’est à l’école ! Tu sais, quand tu te lèves, et y a quelqu’un
d’autre qui prend ta chaise…

– Qui prend ta place, tu veux dire ?

– Non-non ! Julie, elle a pris ta chaise !

– Bon, si tu l’entends comme ça !

– Hein ? pourquoi Julie, pourquoi elle vit avec papa, Julie ?

– Hhh ! C’est pass-que… papa… pass-que papa est parti de la maison.

– Oui mais hhh !!! pourquoi ? …pourquoi il est parti de la maison,
papa ?

– Hhh ! Pass-qu’on se disputait tout l’temps.

– Oui mais pourquoi, pourquoi tu te disputais tout l’temps avec papa ?

– C’est pass-que… pass-qu’il voulait vivre, précisément, avec cette… Julie.

– Pourquoi ça ? pourquoi papa ? pourquoi il voulait vivre avec
Julie ?

– hhh !!! Pass-que j’crois qu’il l’aime plus que moi…

– Ah ! Et pourquoi ça ? pourquoi il l’aime plus que toi ?

– hhh !!! Pass-que… eh bien… pass-que… pass-que je sais pas !
Voilà : je sais pas…

– T’inquiète pas, maman ! T’inquiète pas !

– hhh !!! Pourquoi tu dis ça ? Hein ? Pourquoi tu m’dis
ça ?

– Pass-que…

– Oui mais pass-que quoi ?

– Eh bien pass-que ! é-pi-cé-tou !

Ce conte est adapté d’une nouvelle parue – et primée – vers 2004.

Mais comment diable joindre son auteure, pour lui demander le droit de
l’inviter ici ?

 

Et
Assange
?