Les filles aussi

école

Difficile d’imaginer quels débats eurent lieu en France, dans les années 1880, lorsqu’il fut question de prendre les grands moyens pour scolariser la jeunesse.

Un point m’intéresse particulièrement : pourquoi la gente féminine s’est-elle vue attribuer d’emblée le droit – l’obligation, donc ainsi le droit – de fréquenter l’école primaire ?

Pour les citoyenner en faveur de la République ?
Non, sans doute, puisqu’il n’était pas question, à l’époque, de leur accorder le droit de voter.

Alors, pourquoi ?
Je crois bien qu’il s’agissait de les citoyenner en faveur de la Science.
Mon explication n’est sans doute pas la seule possible, mais je la soumets.

Marcellin Berthelot fut chimiste éminent, scientiste mais pas trop, fébrile influenceur de l’époque, s’affirmant voué au bonheur de l’humanité, et transitoirement ministre de l’instruction.
Sa conviction : l’une des révolutions qu’allait opérer la science serait de rendre caduques toutes les manières archaïques de produire de la nourriture, puisque la chimie était en train d’ouvrir un avenir radieux à la production d’aliments synthétiques. (voir plus bas)
Aussi peut-on imaginer que, dans son esprit, si les ménagères n’étaient pas apte à comprendre cette bénédiction appelée « science », le formidable apport des scientifiques au bien-être humain n’interviendrait pas dans des délais raisonnables.
Et pour que toutes, même pauvresses, soient dans le coup, l’on rendit l’école primaire gratuite…

Source
« Nous voyons en ce moment poindre l’aurore d’une nouvelle révolution, plus radicale peut-être que celle de l’agriculture, dans l’alimentation de l’homme. La chimie, développant sans mesure l’audace de ses découvertes, prétend aujourd’hui fabriquer les aliments et substituer aux industrie agricoles fondées sur la production des êtres vivants, animaux et végétaux, la création de toutes pièces des matières nutritives. Aux fermes succéderaient les usines ; aux paysans et aux laboureurs, les ingénieurs et les mécaniciens.
Ce serait une transformation non seulement industrielle, mais sociale, plus profonde que celles que la race humaine a traversées depuis les temps historiques.
Une semblable prétention a surpris tout d’abord les intelligences non préparées ; elle excite encore le sourire des esprits conservateurs qu’elle aurait dû épouvanter. Cependant, on doit y voir un signe des temps présents où la science moderne commence à introduire dans la direction des choses humaines la domination de ses lois et de ses méthodes, avec une activité et un succès tous les jours accélérés.
Le monde tend à être régi par la physique et par la chimie, maîtresses du monde minéral — en attendant le jour, plus lointain, où la science entreprendra peut-être la transformation des êtres vivants.
Deux questions dominent la nouvelle évolution : je veux dire la question de la production des matières alimentaires, la seule dont je veuille parler aujourd’hui ; il s’agit de sa possibilité et de son économie.
La possibilité de former par synthèse toutes les matières organiques, contestée et réputée chimérique jusqu’au milieu du xix° siècle, est aujourd’hui démontrée en fait par trop d’exemples particuliers et réalisée par trop de méthodes générales, pour donner désormais lieu à aucune discussion.
On sait que les aliments appartiennent à trois classes fondamentales : les corps gras, les sucres et hydrates de carbone, les principes albuminoïdes. Or, j’ai accompli, en 1854, la synthèse des corps gras naturels, au moyen de leurs composants prochains : acides gras et glycérine ; et j’ai exécuté expérimentalement la synthèse, par les éléments, des carbures d’hydrogène, c’est-à-dire des générateurs mêmes des acides gras et de la glycérine. La production chimique des corps gras est donc démontrée. Elle permet d’obtenir non seulement les corps gras naturels, mais une infinité d’autres, formés en vertu des mêmes lois et susceptibles des applications les plus diverses. Il en est de même de la fabrication chimique des sucres et hydrates de carbone, ou du moins de la plupart d’entre eux, depuis les découvertes de M. E. Fischer. Restent les principes albuminoïdes, plus compliqués et plus altérables. Mais les méthodes de fabrication qui lui seront applicables sont poursuivies avec zèle par la génération d’aujourd’hui, et je ne pense pas qu’aucun chimiste réputé mette en doute la réalisation prochaine de la synthèse de ce dernier groupe.
Voilà pour la possibilité.
Quant à la question économique, c’est en définitive de sa solution que dépend l’évolution que nous pouvons prévoir. Or, des problèmes du même genre ont déjà été résolus et chaque jour amène à cet égard une invention nouvelle. On sait produire dans nos usines l’alizarine et l’indigo à des prix plus rémunérateurs, surtout pour la première, que ne fait l’agriculteur ; la culture de la garance et des plantes productrices des couleurs de la pourpre est aujourd’hui abandonnée. Les laboratoires préparent en outre des centaines de matières colorantes artificielles, qui rivalisent avec les couleurs naturelles. Dès 1860 j’avais fait la synthèse du camphre avec un carbure d’hydrogène. Depuis, les succès des chimistes dans cet ordre se comptent par douzaines.
Mais, dira-t-on, il s’agit là de matières rares et précieuses, dont le prix assez élevé peut supporter les frais des opérations chimiques. Sans doute ! Mais l’expérience de chaque jour dans l’industrie prouve que, dès qu’il y a intérêt à fabriquer à bas prix, l’esprit ingénieux des inventeurs finit par tourner toutes les difficultés.

Dès à présent, parmi les produits synthétiques qu’il est facile de produire d’une façon économique, on peut citer des exemples frappants : l’acide formique, fabriqué avec l’oxyde de carbone ; l’acétylène, carbure synthétique dont la préparation est devenue assez simple et assez peu coûteuse pour remplacer aujourd’hui avec un grand avantage d’éclat, et même dans l’éclairage domestique, les huiles tirées des végétaux.
Rien n’est plus légitime que de concevoir la probabilité d’application des méthodes de synthèse à la fabrication économique des matières alimentaires. Il y faudra sans doute du temps et des ingéniosités spéciales : mais notre science a surmonté bien d’autres difficultés, »

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