Liberté

Ainsi donc, nous obéirions avant tout à la langue que nous parlons. Ou plutôt, elle parlerait pour nous quand nous ouvrons la bouche ou agrippons notre clavier.

J’ai passé une bonne partie de la nuit à tenter d’évaluer quel est notre degré de liberté par rapport à elle.
A cette heure, je n’ai pas l’embryon d’une réponse, mais il me plaît de coucher ici quelques-unes de mes réflexions nocturnes.

J’ai pris pour point de départ le mensonge caractérisé.
Exemple éminent : ‘Je serai le président du pouvoir d’achat.’
Primo, promettre ainsi au futur n’est pas sérieux, puisque le locuteur n’a aucune prise là-dessus au moment où il s’exprime.
Secundo, le mensonge effectif se constate aujourd’hui.

Mais mais mais, cette phrase est vraie ! Oui oui, parce qu’elle exprime la vérité du jeu dans lequel se situait le personnage au moment où il l’a prononcée. Cette vérité est un peu spéciale, j’en conviens, mais elle est là, si communément admise ! L’allumeuse dont j’ai parlé, elle, savait pertinemment au moment où elle demandait aux électeurs de voter pour elle qu’elle les enverrait balader sitôt élue par eux. Est-ce mille fois pire ? Ou juste égal ?

Après tout, le ‘président du pouvoir d’achat’, lui, eût pu voir réussir son pari. Mais, même en ce cas, la preuve est largement faite qu’il n’y eût été pour rien, ce genre de question se traitant bien au-dessus de son niveau. Il ne pouvait donc être que le président ki, le président ke, le président ki ki ki hi ! que l’on atten-han ! …qui a donc agité quelque antienne en conséquence, et qui eut le succès que l’on sait.

Je m’éloigne, certes, de la question de l’obéissance mais j’explique par quels chemins cahoteux je suis passé cette nuit.

Retour à la langue, qui nous mène par le bout du nez.

Je ne vois pas comment l’exhortation de Korzybski peut agir valablement si elle se limite à l’échelle individuelle. La langue grecque – soi-disant la mieux adaptée pour philosopher – s’est instillée en Occident, et ses catégories itou. Changer signifierait bouleverser. Or tout bouleverser signifierait principalement changer l’autorité, changer les chefs (non pas changer de chefs !). Et ma conviction est que bouleverser est hors de portée.

Korzybski redit son admiration pour Aristote, surtout si l’on considère l’époque où il a vécu. Néanmoins, l’altération de son système et la rigidité qu’a imposée ce système, tel qu’il a été appliqué de force pendant presque deux mille ans par les groupes au pouvoir, souvent sous des menaces de torture et de mort, ont conduit et ne peuvent que conduire à davantage de désastres.

( manque )

En attendant qu’on en sorte collectivement – et la solution ne saute pas aux yeux ! -, il nous resterait, avant d’entreprendre une conversation, à nous mettre d’accord avec notre interlocuteur à propos du ‘système d’exploitation’ que nous allons adopter : le A ou le B !

Question : en quoi un autre système d’exploitation nous libérerait-il davantage ?

Eh bien, peut-être qu’un détour par le monde dit ‘émergent’ va nous en apprendre, car il est des civilisations qui n’ont pas à se défaire du verbe ‘être’ et de tout ce qui va avec. C’est le cas des Chinois, me suis-je laissé dire.

Je ne sais plus si c’est François Jullien ou un autre auteur écrivant sur la Chine qui me donna l’idée d’interroger l’un de mes petits-fils, peu après son anniversaire en ces termes : quel effet ça t’a fait d’ainsi changer d’âge ? Il me répondit que, ma foi, il ne s’était rien passé de manifeste pour lui à cette occasion : tout à fait dans la conception du temps selon les Chinois, paraît-il, puisque les choses – toutes les choses – changent insensiblement, ce qui fait qu’elle ne peuvent tout bonnement pas ‘être’ ceci ou ‘être’ cela, l’essor étant en germe dans le déclin comme le déclin est déjà présent dans l’essor. à peine du sens s’esquisse-t-il qu’il est déjà modifié : haro sur le principe de non-contradiction des Grecs !

Faut-il donc que nous nous sinisions – mais la Chine qui nous nargue en ce moment est-elle ‘chinoise’ ? – pour avoir quelque chance de nous rapprocher de ce que pourrait être une conception du monde intégrant les connaissances scientifiques contemporaines, postérieures à la bande des trois : Aristote, Euclide, Newton ? Nous serions alors en meilleure position pour révisionner la notion de causalité, notre obsession de la clarté dans tout énoncé, de la non-contradiction interne (l’indétermination si honnie), et même nos conceptions de la vie et de la mort.

Mais il se trouve bien d’autres civilisations non européennes – y compris celles que nous regardons plus ou moins charitablement de haut – pour nous éduquer à ces égards.

A moins que notre cas soit désespéré ? ça se pourrait bien, en effet ! Et c’est là une raison de plus qui me faisait penser hier soir que chambouler est hors de question. Non que le chamboulement ne soit pas en vue – le Mur de l’Ouest, minant ses propres fondations peinera à se perpétuer au-delà du XXIème siècle, imaginé-je -, mais nous n’y serons pas pour grand-chose qui prétendrions préparer cet événement, simple mouches du coche.

Ceci dit, oui, bien sûr, chaque fois que notre dignité est bafouée, que notre désobéissance s’impose, nous serions inconséquents et lâches de rester sur les rails !

Ensuite de quoi, je me suis endormi.

Au réveil, aucune fulgurance digne d’être notée, hélas.

Et
Assange
?