La Grande Commission

En Commission, quatorze députés sont réunis autour d’une table ovale qui n’occupe qu’une partie de la salle.

Président – Mesdames et Messieurs mes collègues, nous avons devant nous une tâche dont le résultat portera indiscutablement ses fruits durant des dizaines et des dizaines d’années.
Vous mesurez tout autant que moi l’importance des travaux que nous allons mener durant ces quelques semaines et je n’aurai nul besoin d’insister sur ce point.

Le gouvernement nous a donc saisi de son projet tant attendu : « Un enseignement pour le XXIème siècle ». Nous sommes tous conscients, j’en suis sûr, du retard qu’aura pris notre pays en matière d’enseignement, du fait que les majorités précédentes, assez fainéantes dirais-je, ont reporté de dizaines d’années en dizaines d’années l’indispensable réforme de cette activité, qui concerne à ce jour pas moins de 14 millions de jeunes dans ce pays. En application du programme de notre parti, le Président a décidé, non pas seulement de combler notre retard, mais de tracer une voie que d’autres nations, même celles aujourd’hui considérées plus avancées, aimeront emprunter dans notre sillage.

Les principes qui doivent nous guider sont à la fois d’ordre opérationnel, visant l’efficacité, et d’ordre moral. Oui, je sais que ce mot « moral » connaît aujourd’hui une certaine désuétude ; ici même, certains de nos collègues présents ne manqueront pas d’ironiser à ce sujet. C’est la raison pour laquelle je me permettrai, quand le moment sera venu, d’exprimer ma conviction à ce sujet. Pour le moment, je me limite à dire haut et fort que la recherche de l’efficacité ne devra pas être notre unique souci (Murmures de certains membres).

Le tirage au sort m’a confié l’honneur de présider cette étape des travaux de la Commission de l’enseignement. Madame le Rapporteur et moi-même aurons à œuvrer ensemble pour la réussite de nos travaux, malgré les vues souvent divergentes de nos partis. La démocratie exige que nous y parvenions. Et, oserai-je dire, les enjeux de l’enseignement dans notre pays l’exigent encore plus.

Comme il est d’usage, nous sommes assistés d’une compétence extérieure, expérimentée et assermentée, chargée de modérer les débats : à Madame la Modératrice revient la charge de conduire nos travaux ; je n’interviendrai dans ce domaine que pour autant que la bonne marche de la commission soit en passe d’être compromise, quelle qu’en soit la raison ; vous reconnaîtrez là l’application d’un des principes autour desquels s’est constitué le parti auquel j’appartiens : l’autogestion.

A Madame le Rapporteur le souci de formuler, étape par étape, les accords et les divergences apparus entre les membres afin que les administrés intéressés puissent en prendre connaissance, puis, en fin de parcours, les conclusions et les recommandations que nous fournirons à l’Assemblée.

Selon l’usage, nous commencerons notre travail en parcourant le texte que nous a adressé le Gouvernement, pour indiquer d’emblée, les uns et les autres, les observations initiales que nous souhaitons communiquer à nos collègues.

Et ici s’arrête ma tâche en ce qui concerne l’organisation de nos travaux.

Mesdames et Messieurs les collègues, je vous remercie.

*

La modératrice – Je vous remercie, Monsieur le Président, de l’honneur que vous m’avez fait de retenir ma candidature comme Modératrice. La composition même de notre Commission laisse augurer de vifs débats. (Murmures) J’essaierai d’être à la hauteur ; je suis conscient des périls auxquels ont été confrontés certains de mes homologues modérateurs, dans d’autres Commissions.

Trois membres arrivent en retard, semblant constituer une bande.

La règle est que, pour ce premier tour d’horizon, les membres décident si les remarques initiales seront présentées individuellement par ceux des membres qui le souhaitent ou par les groupes parlementaires représentés. Nous commencerons donc par prendre cette décision par un vote à main levée : par groupe parlementaire ou individuellement ?

Par groupe parlementaire, qui est pour ?

Un membre de la bande arrivée en retard demande instantanément la parole.

  • Je m’exprime en mon nom pour demander que le résultat de tout vote à main levée soit, ici, toujours évalué à hauteur de 80% des votants.

Tollé

  • Ce serait ouvrir la voie à une dictature de la majorité ! A 50 %, on se respecte, gagnants et perdants ; à 80 % c’en serait fini de tout respect pour la minorité !
  • En ce cas, disons 100 % ! Tant que le consensus ne sera pas obtenu, eh bien pas de décision.

Brouhaha, visages rageurs ou réjouis, selon…

Le président demande la parole ; elle lui est refusée par la Modératrice.

Modératrice – Il est des civilisations où les débats sont toujours – je dis bien toujours – animés, et qu’ils ne sont jamais – je dis bien jamais – modérés. Des décisions sont tout de même prises, ce qui nous semble bizarre, à nous qui en sommes si loin. Ce mode est assurément le signe d’une bonne santé démocratique, même si ce mot est totalement étranger aux civilisations en question.
Je prends la responsabilité de déclarer ouverte une discussion générale, sans protocole, et sans que ni le Président ni moi-même n’intervienne autrement que comme participants ordinaires. Nous ferons le point dans une petite demi-heure.

La modératrice et l’intervenant vont tout faire pour éviter de dialoguer à deux.

*

L’état initial de l’école à réformer dans ce pays est celui des classes nombreuses pour l’enseignement individuel à tour de rôle.
Le projet de loi du gouvernement consiste à établir des classes adaptées à l’enseignement simultané.

Bien sûr, certains des membres commenceront par applaudir : on se met au standard international, nous pourrons enfin être évalués par PISA, etc. (faire sentir la honte d’être « breton »)

Le leader de la bande, lui, a l’idée de « plusieurs maîtres enseignant à un seul élève jusqu’à ce qu’il ait compris », mais ça n’existe encore nulle part : l’écart à franchir entre « en retard » et « en avance » risque d’être jugé colossal, impossible à franchir, ou en tout cas, à faire admettre aux électeurs. D’où sa double stratégie d’avancer par étapes, et de faire plaisir aux autres membres (obtenir la transformation de la commission en commission d’enquête, etc.). On se demandera s’il a monté le coup avec la modératrice…

Nous visiterons donc d’abord Nordilande, dont l’absence de notation a le vent en poupe, mais il est question de l’établir même dans le primaire, alors que bcp d’enseignants là-bas rêvent plutôt de « pas de notes du tout jusqu’au supérieur ». L’argumentaire de ceux-ci va attirer l’attention de ceux des membres qui rêvent d’« être comme tout le monde », d’être comme les Américains…

C’est l’argument du smartphone qui va décider les fameux 80% : puisque ces joujous sont incontournables, que dans les pays à enseignement simultané ils posent des tas de problèmes (harcèlement, maintien de l’ordre, etc.), eh bien concevons une instruction dont ils sont le vecteur naturel.

Comment ça ?

– Pour chaque module d’enseignement, une dizaine d’enseignants interviennent devant à chaque fois un élève typifié en visuel, auditif, etc. mais aussi en lent, rapide, etc. ; à chaque fois, il y a un vrai souci de savoir si l’élève a compris, un vrai guidage pour aller plus loin, etc. Bref, on enseigne de sorte que l’élève puisse se situer dans ce savoir.

– Ces cours sont disponibles dans le web, et accessibles de n’importe où.

– Les élèves se regroupent à volonté pour travailler ça ensemble, par affinités. Et même en faisant autre chose : en salle de fitness par exemple… Et certains feront spontanément du théâtre à propos de ce qu’ils apprennent (cf ma proposition concernant « les jeunes » à telle époque du passé : quelle vie, quelles préoccupations, etc.

– Il n’y a pas d’évaluation au motif simple que « s’il y a évaluation, l’enseignement est complètement contaminé par ça ». cf le texte dans Éducation nouvelle.

Apprendre devient un processus plus individualisé que dans l’enseignement simultané.
Et c’est ce qui va créer des divergences : faire confiance aux gosses ?

La Commission proposera que le projet du gouvernement comporte un volet pour le futur. Dans l’immédiat, le nouveau système serait expérimenté avec des adultes.

On peut imaginer que, lors du débat au parlement, même cette mesure sera refusée. Sans doute sous la pression des enseignants, qui aspirent à avoir le droit d’enseigner comme tout le monde, càd selon le modèle PISA…

Ce qui va se passer :

– Un rare phénomène de groupe où des fusions inattendues s’opèrent, ce qui implique que des accords a priori volent en éclat.

– Le président autogestionnaire va se trouver complètement ridiculisé : son mot « autogestion » apparaîtra comme une supercherie (cf « socialisme » chez les gens de gauche), et il se montrera incapable de percevoir la problématique dont nous voyons le groupe accoucher.

– La commission fait admettre au gouvernement le report pour un an de la discussion en plénière

Éléments

– Ça commence comme une réunion ordinaire puis ça évolue presque en « Ange exterminateur »
– Il y a des reportages (fictifs) : Nordilande, école coranique, école hébraïque, Félix Carrasquer en Aragon puis à Barcelone, etc.
– Une chaîne de TV décide de s’alimenter à cette exploration : la commission devient célèbre, ses membres s’expriment publiquement, ce qui induit un trouble dans le fonctionnement des institutions qui déplaît, dérange…
– Ça se termine par le débat à l’Assemblée, où la Commission est marginalisée, son Président devient l’emblème de la raison-gardée, etc.

Voilà.
Une brassée de pistes qui, comme tant d’autres, jamais n’aboutira à un écrit tenant la route…

Et
Assange
?