Malaise en manif

Marie se trouve sous la fenêtre du premier étage d’une maison ; elle appelle : « Anna ! ».
Au bout de 2-3 appels, la fenêtre en question s’ouvre, et apparaît Anna : cheveux défaits et rajustant sa robe de chambre :
– Déjà debout ?..C’est pas ton heure… Donne-moi une minute, j’arrive.
Marie prend le temps de désherber le petit coin de potager d’Anna où survivent quelques fines herbes.
Ça permet d’insérer le titre « Marchons » et un court générique.
Dans la rue passent des automobiles, des jeunes se rendant au collège, un ou deux autres piétons…
De l’autre côté de la rue, un voisin enfourche sa moto et ajuste son casque.
La porte de la maison s’ouvre, et c’est Jade, une toute jeune fille – 7-8 ans -, qui apparaît, restant accrochée à la poignée de la porte, souriante, comme lorsqu’un enfant invite une personne connue à entrer.
Marie, en entrant, s’apprête à lui donner un bisou ; la fillette marque son refus, s’esquive et disparaît dans l’escalier.
Marie fait « comme chez elle »: elle va se rincer les mains à l’évier de la cuisine où elle vient d’entrer, puis range deux ou trois ustensiles, et dessert la table où Jade a déjeuné.
Anna descend l’escalier et une conversation s’engage dès son apparition, et jusqu’au moment où les deux femmes se font la bise.
– Déjà debout ?
– Pas encore couchée, en fait. Nous avons roulé toute la nuit.
– C’est vrai que c’est loin.
– Nous nous sommes relayés. J’irai me coucher tout à l’heure. Mais je voulais te parler tout de suite.
Le café se fait. Les deux s’affairent. On dispose deux tasses à un bout de la grande table, après en avoir encore dégagé quelques bricoles.
La petite Jade réapparaît. Elle s’installe à l’autre bout de la table et se met à dessiner. L’on saura qu’elle dessine un bisou.
– Alors, c’était comment ? Contente d’y être allée, au moins ?
– Contente d’être de retour aussi ; le voyage m’a épuisée ; 12 heures aller, 3 heures sur place, 12 heures retour… Plus jamais !
– Mais la manifestation ?
– Bien sûr, être, pour la première fois, parmi des gens venus de Roumanie, de Finlande, du Portugal, de Suisse, et défiler tranquillement ensemble à 500 000, c’est émouvant. Je n’avais jamais connu ça. Tout le monde était bon enfant. Bien sûr, la fin a été différente : provocations comme d’hab’, puis lacrymos, canon à eau… Nous sommes partis à ce moment-là.
– 500 000 ?
– Beaucoup de monde en tout cas. Combien exactement ? comment savoir ? Marinette a échangé son parapluie avec un Estonien. Mais, tu sais, il y aurait, en pareille circonstance, tellement de choses à échanger entre Roumains, Finlandais, Portugais, Suisses et Estoniens ! Tant de gens, et si peu à se dire…
(…)
J’aurais dû t’apporter des croissants, suis-je bête !
(…)
– Jade, il faut bientôt partir pour l’école.
– Pfff !!! Oui, m’man.
La petite Jade roule son dessin en boule et, d’une chiquenaude, l’envoie vers Marie.
– As-tu fait pipi ?
– J’y vais.
(…)
– Elle ne supporte plus d’aller aux toilettes à l’école. Elle a peur de tout…
– Ah ?
– Elle traverse un sale moment, je t’assure !
(…)
– Tu verras, je t’ai mis deux masques de réserve dans ton sac.
– Pas des bleus comme ceux que tu portes, au moins ?!
– Deux beaux masques, ma chérie. Un rouge et un bleu, mais très beau. Tu verras. Allez, un bisou !
Bisou, masque, Anna accompagne la petite, qui sort. Encore un câlin.
(…)
– Vendredi dernier, elle s’est fait voler son masque, figure-toi !
– ?
– Elle et sa copine Coralie. Tu sais, ça peut être dur, une cour de récréation, de nos jours…
– Voler son masque !…
– Arracher, en fait, d’après ce qu’elle m’a raconté. Coralie et Jade ont claironné à qui voulait les entendre qu’elles ne sont pas vaccinées. Résultat…
– Tu as signalé ?
– Tu sais, Jade n’aime pas trop que je me mêle de sa vie à l’école. Mais je signalerai peut-être, oui.
– Et toi ? pas de problème ?
– Ben si : les Duhesme m’ont appelée hier pour me dire que je ne dois plus venir tant que je ne leur montre pas mon laisser-passer vaccinal. J’ai bon espoir que, pour les autres…
Mais bon, je vais tout de même devoir me réhabituer à la solidarité active… Toi, qui es titulaire, tu n’as pas ce genre de souci, veinarde !
– Solidarité active ? de quoi tu m’causes ?
– Ben le RSA, revenu de solidarité active. Tout est de la solidarité active désormais. Le masque, c’est de la solidarité active, le vaccin, pareil : solidarité active…
Au fait, j’ai croisé Patrick hier. Il a changé ou quoi ? Lui qui a participé à tant de manifs, le voilà presque méprisant à l’égard de ceux – il n’a pas parlé de toi, mais le doute n’était vraiment pas permis – qui pensent encore que les manifestations peuvent changer quoi que ce soit. Je lui ai rappelé qu’il était, il n’y a pas si longtemps, tout aussi méprisant à l’égard de ceux qui ne manifestent jamais, moi par exemple… Sa réponse : « On a changé d’époque, Anna ». « Ben oui, ça je m’en rends compte, qu’on a changé d’époque ! Et donc, toi Patrick, tu fais quoi, désormais ? » Il a simplement poursuivi son chemin.
– Tu sais, Anna, il a peut-être raison. Non pas de faire le hautain, mais en ce qui concerne les manifs.
– C’est toi qui viens me dire ça ?
– Il s’est passé quelque chose, au cours du défilé d’hier. Et c’est ça que je veux te dire.
– Marie, je vais devoir me dépêcher…
– Anna, écoute-moi, il y en a pour moins d’une minute.
– Bon, je me pose.
– D’abord, une pancarte « Et toi, maman, tu faisais quoi ? », juste ça « Et toi, maman, tu faisais quoi ? » : ça m’a interpellée. En moi-même, je me suis dit « Ben, je manifestais ». Et puis je me suis dit « Et alors ?! ». Oui, en pleine manif « Et alors ?! »
Un peu plus tard – c’était vers la moitié du parcours -, j’ai aperçu sur le trottoir une petite vieille, qui pleurait. Je ne sais pas pourquoi, à partir de ce moment-là, rien d’autre n’a plus eu d’importance pour moi.
Silence
Et pas que pour moi, puisque au rang devant moi, une femme a lâché le bras de son compagnon pour se diriger vers cette femme. Et elle l’a prise dans ses bras.
Silence
Une chevelure cuivrée et une grisonnante, joue contre joue.
Silence
Tu sais quoi, Anna ? C’est ça que nous avons à faire.

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