N’ayez pas peur !

D. n’a rien d’un trublion. Il m’expose très simplement son pari, né au moment où un pétrolier se mit à perdre sa cargaison en mer.
– Les marées noires, c’était un sujet auquel j’avais consacré un peu de mon temps. Je connaissais particulièrement la manière dont ça s’était passé bien des années plus tôt, en Bretagne. Or, ce soir où ce nouveau supertanker entre en piste, je suis au restaurant avec quelques amis. L’information nous arrive soudain, par une radio diffusée en salle. Mes amis font silence en me regardant et je comprends leur question, qui, est aussi celle qui s‘impose à moi : ‘Alors, D., demain tu fais quoi ?’
– Vous ne me donnez pas l’impression d’être très porté sur la militance. Vous n’appartenez pas non plus, que ce sache, à ces spécialistes volants que l’on fait venir pour tenter de régler les problèmes de ce genre. Qu’entendaient-ils donc par ‘tu fais quoi ?’.
– Je n’avais moi-même pas d’idée précise, mais je me sentais plus que concerné, c’est vrai. Et ils le savaient d’avance. Ma nuit vit fleurir bien des intentions. Au matin, j’avais un plan.
– Un plan de quoi ? Vous aviez donc une solution ?
– Je savais que nous allions avoir droit à un mur d’inaction couplée à de la désinformation. Les ‘plans Polmar’ que l’on ‘déclenche’ à ces moments-là, c’est de la rigolade : en caricaturant, disons que ça se résume à une manière différente de tenir un bout de comptabilité publique. Et puis, dans les cercles autorisés, l’on pensait que ce genre de catastrophe ne se produirait plus. Donc, pas de préparatifs dignes de ce nom. Et ça n’a pas manqué : les ministères, les préfets, les ‘responsables’ comme on dit, sont longtemps restés empotés car impotents, faisant jouer médiatiquement des ‘spécialistes’ à leur place.
– Mais vous, en matière d’action ou d’information… ? Je ne vois pas ce qu’un individu peut faire, seul, en pareille circonstance…
– Eh bien, effectivement, nous avons commencé par nous mettre à trois ! Et nous avons décidé que l’information, nous allions la produire. Très exactement, la faire produire par ceux qui s’y colleraient avec nous. C’est ainsi que nous avons organisé une première réunion appelée ‘audition publique’, à laquelle sont très volontiers venus des syndicalistes marins-pêcheurs, des maires, des professionnels du tourisme, des juristes, des habitants, etc. Une journée entière d’échanges où chacun disait ce qu’il savait, ce qu’il craignait, etc. Tout ça en présence du président d’une association qui, contre l’avis du gouvernement français de l’époque, avait intenté puis gagné un procès à Chicago suite à une précédente marée noire.
– Et l’administration, là-dedans ?
– Ah ! cocasse ! Le Directeur de Cabinet du préfet, apprenant que ledit président entrait dans la danse, me priait que celui-ci fît un arrêt d’une heure à la Préfecture pour faire part de son expérience. A quoi je répondis, bien entendu : ‘Notre rencontre est précisément là pour croiser les informations, vous êtes le bienvenu !’. De toute la journée, bien sûr, pas de DirCab en vue…
– A part le tour de force de réunir sans label et sans organisation reconnue le panel qui vous avait fait confiance, comment analysez-vous cette initiative ?
– En règle générale – et particulièrement dans un cas pareil – la société civile est réputée infirme et supposée attendre les décisions : ‘Peoc’h d’ar bugalez ! / Foutez-nous la paix, les gosses !’, comme aimait à brocarder le président qui outrepassa les ‘conseils’ du gouvernement de l’époque. Pour moi, il y allait de l’honneur de la société civile.
– Pas un thème en vogue, ça !
– C’est bien ce que j’ai ressenti quand, le lendemain, le maire de mon patelin me demanda : ‘C’est quoi, ce que tu as dit à la télé : la …société civile ?’. C’est vrai que cette société civile – à savoir le peuple, tout simplement, mais je n’étais pas encore rodé à user de ce terme – a si peu l’occasion de s’autonomiser face à l’empire de l’administration !

Entretemps, le pétrole était venu à terre, à cinq cents kilomètres de là où nous avions organisé la première ‘audition publique’. Et voilà, les élus et les syndicalistes, ceux qui avaient fait le déplacement la première fois, qui en redemandent ! Une nouvelle séance est donc organisée, avec de nouveaux participants. Et l’on complétera la journée par une téléconférence avec des victimes d’une précédente marée noire en Alaska.

Il n’y eut pas de troisième rencontre. Les ‘autorités‘ s‘étaient désormais réveillées, occupant à nouveau tout l’espace public. Le pétrole continuait de se répandre mais la parenthèse s’était refermée : la vie avait repris son cours normal dans un pays sous régence administrative.
– Quels sont les ingrédients indispensables de ce type d’action ? Vous avez bien quelques conseils à donner, non ?
– Jean-Paul II a prononcé une phrase que je respecte, et que je fais largement mienne : ‘N’ayez pas peur !’. Il existe une seconde règle : ‘N’ayez pas peur !’. Et même une troisième, que vous devinez…

Et
Assange
?