ou bien ou bien

Chris, finissant de fagoter son Andrea avant le départ pour l’école :
Je te trouve bien nerveux, ce matin, Pat.
Oui.
Et pas bavard.
Oui. Non. Que veux-tu que je te dise ?

Ce matin, Pat n’a rien à dire.
C’est ainsi, de temps en temps.
Plusieurs fois par an, depuis qu’ils font salle de bain commune.
Il a l’enthousiasme maussade à chaque fois que le boss lui confie un nouveau projet à réussir.
De plus en plus important, le projet. Et de plus en plus maussade en ces cas-là, le Pat.
Tu n’oublieras pas de déposer Andrea. Pas comme l’autre fois.

Le boss est un copain.
Ils ont fait l’École ensemble.
Mais il est le boss.
Pat est redevenu son chef-booster de confiance, après un flop qui marqua les annales de la compagnie.
Ne pas louper ce coup.
L’enjeu est énorme.
Pour la compagnie.
Et bien au-delà.
Renvoyer Cambridge Analytica dans ses buts.
Il ne s’agit plus d’utiliser des données personnelles à des fins de ciblage politique, ça c’était du business ancien.
Désormais, la nouvelle réglementation internationale interdit que, pour convaincre les électeurs, l’application pioche dans des données personnelles préalablement enregistrées.
Et le boss tient à réussir sans trop contourner cette condition.
Cette nouvelle disposition a donné un vigoureux coup de fouet à la recherche en intelligence artificielle.

Je sens que je ne te verrai plus beaucoup le soir, Pat.
Oui. Non.
C’est important ?
C’est gros.
N’oublie pas la marche.
J’y penserai.
J’ai demandé à Gaël de te le rappeler ; tu ne m’en veux pas ?
Je marcherai.

Gaël est le cncierge d’une des « villas » que la compagnie met à disposition des développeurs quand le choix est fait de télétravailler sans plus aucun horaire.
Un vaste château, anciennement centre de vacances, est mis à disposition par une commune de la côte, désireuse d’attirer de la matière grise sur son territoire.
Les lieux ont été plus que rafraîchis dans ce but, et les communications sécurisées au maximum.
Le maire est, comme par hasard, lui aussi, un ancien de l’École.
Un peu plus ancien, mais tout de même…
D’autres compagnies de toutes natures ont, elles aussi, sauté sur de pareilles occasions.
Chris et Pat ont déjà séjourné à deux reprises à la villa, ensemble.
Mais quasiment l’un sans l’autre : une baise prophylactique de temps à autre, guère mémorables.

Bien sûr, Cambridge Analytica sera dans la course.
Leur bot est déjà redoutable.
Il s’agit de faire mieux.
Ou plutôt : de les rabaisser.
Le match est pour dans trois mois.
Il y a aussi une compagnie indienne qui semble pas mal dangereuse.
Et puis tous les majors, bien évidemment. L’espoir du boss est de se faire racheter à très bon prix par l’un d’eux.
Pat ne partage pas du tout cette vue.
L’intelligence artificielle, il en a fait sa spécialité depuis qu’il a travaillé avec Lecun, là-bas, de l’autre côté de l’océan.
Deep Learning. Oublier les mécanismes classiques.
Comme un homéopathe doit oublier sa formation de médecin, lui a-t-on dit une fois.
C’est peut-être comparable, en effet.

La politique a beaucoup changé, ces dernières années.
Les Chambres se sont tellement discréditées ! Selon la réforme constitutionnelle qu’elles ont elles-mêmes votée, ils ne peuvent même plus prendre l’initiative d’une seule loi ! Seulement dire oui ou non à celles projetées par l’exécutif ! Et ne disposer que d’un droit d’amendement très encadré, de surcroît !
Du coup, les seules élections qui pourraient encore attirer du public sont celles où celui-ci est prié de manifester directement ses choix.
Pour favoriser la participation des administrés, il sera donc organisé un referendum par trimestre, sauf en été.
Savoir si c’est plus démocratique ?
En tout cas, le public, lui non plus, ne peut avoir l’initiative d’un seul referendum. C’est l’exécutif qui décide, seul.
En revanche, la loi interdit à celui-ci de prendre part, même de manière déguisée, aux débats qui préparent la consultation, tout comme d’influencer les votes, sous quelque forme que ce soit.
Quand les dés sont jetés, la balle entre ainsi dans le camp des influenceurs, et y reste jusqu’au résultat.
Les anciens médias ont tellement perdu de leur influence que beaucoup d’entre eux sont à vendre. C’est dire combien le numérique se révèle révolutionnaire, comme on pouvait le prévoir !

Chris est consultante internationale en marketing de produits bio.
Elle a pour principe de refuser tout contrat de lobbying auprès des institutions, à commencer par l’européenne.
Elle travaille un peu à la maison, un peu dans l’avion, et un peu chez le client. Et aussi un peu, mais rarement, là où se trouve Pat.

L’immigrée afghane Ramesh assure à merveille le ménage du domicile.
La grand-mère Anna vient régulièrement y passer du temps ; comme sa petite-fille, elle connaît maintenant quelques mots de tadjik, ce qui amuse beaucoup Ramesh.
Andrea a deux grand-mères, pas de frère, pas de sœur.
Ce jour-là, son père l’a déposée à l’école, comme prévu.
Tout va bien de ce côté.

Cette perspective de trois referendums annuels à influencer ouvre de belles perspectives. La compagnie pourrait y connaître son apothéose. L’on s’attend à ce que les partis, mais aussi les organisations de la société civile lèvent des fonds substantiels pour louer les services des compagnies d’influencement qui leur paraîtront les plus aptes à faire adopter leur choix.
Quelle sera la question du premier referendum ? les hypothèses sont nombreuses.
Y aura-t-il à s’appuyer sur des opinions plus ou moins politiques ?
Conviendra-t-il plutôt d’exposer des arguments techniques ou pratiques ?
Et puis, comment savoir si le public aura largement recours à ces applications pour décider de son choix : son désintérêt pour la chose publique ne continuera-t-il pas de croître ?
L’on se rassure en évoquant la ferveur avec laquelle le projet de Constitution européenne fit l’objet de discussions en tous points du pays. Car il s’agissait aussi, alors, d’un referendum.
Mais, bien évidemment, ces opportunités de discussions appartiennent au passé d’avant COVID. Non seulement les rassemblements sont désormais limités, mais le public craint d’exprimer ses points de vue.
C’est donc l’individu qui sera la cible des influenceurs.
Et c’est précisément pour cela que les chatbots pourraient devenir leur outil de prédilection.

L’équipe est au complet ce matin.
Pat se contente de rappeler la nouvelle échéance et de proposer les quatre étapes qu’il avait définies hier et ruminées durant toute la nuit.
Tour de table sur l’état actuel des trois chatbots-maison et des chances de l’un et de l’autre de l’emporter.
Doit-on répartir différemment les compétences en fonction de ces chances ?
Comment tranchera-t-on désormais les désaccords à venir entre linguiste, logicien, marketeur, designer, informaticien, algorithmeur, psy, politiqueur, facilitateur ? Certes, tous coopèrent déjà depuis quelques semaines, mais la fièvre prévisible pourrait pourrir l’ambiance. Un premier questeur est tiré au sort, puis confirmé par un vote de confiance. Idem pour un second. À eux de définir leur mode d’action pour que l’aventure collective aboutisse.
Le chef-booster se mettra en périphérie : à lui, la veille stratégique. Il pourra à tout moment convoquer son monde, en présentiel ou non.
Qui décide de se transférer à la villa pour au moins un mois ? C’est conseillé, mais pas obligatoire.

Tu sais, Pat, je t’ai suivi jusqu’ici, mais je sens qu’un seuil est atteint.
Tu as envié Cambridge pour ses performances.
De mon côté, je ne puis admettre que des algorithmes fassent désormais la loi.
Les humains, dans un vote influencé, deviennent des terminaux incolores et inodores qu’il s’agit juste de réussir à colorer l’espace d’un instant.
Les cadavres, aussi, on les pare avant de les exposer ; mais ils restent des cadavres, non ?
L’époque fabrique des gens sans vie à l’intérieur, nous en avons souvent parlé.
La race qui naît sous nos yeux est une race d’humains assistés en tout et pour tout.
Te rappelles-tu le proverbe de Thucydide qui nous enchantait quand nous avons fait connaissance : se reposer ou être libre, il faut choisir ?
De te sentir prêt à tout pour effacer le souvenir de ton échec d’il y a deux ans, je frémis.
Et je me pose une autre question, moins métaphysique : lors de ces joutes attendues, qui te paiera ? Pourras-tu même choisir ?
Et puis, la fameuse séparation des pouvoirs popularisée par Montesquieu n’a plus grand sens désormais. Si je refuse, dans ma profession, d’approcher les instances politiques, c’est parce que je crois que leur mission de service public doit, non seulement être défendue, mais renforcée.
Il existe une limite morale. Et elle passe en chacun d’entre nous.

Écoute-moi, Chris.
Tout comme moi, il t’est arrivé de jeter un œil sur des forums de discussion dans l’internet. Penses-tu donc vraiment que c’est là l’optimum du débat de société ? Non seulement les échanges n’y sont pas optimisés, mais il n’ont même pas vocation à se transformer en choix. À part quelques rares, sont-ils autre chose que du bla-bla ?
Connais-tu des moyens contemporains de faire avancer des choix de société, qui s’appuient sur une réflexion individuelle vraiment approfondie ?
Tu me suspectes de vouloir me vendre au plus offrant. Eh bien, sache que je suis maintenant déterminé à orienter notre chatbot vers un entraînement à la réflexion. Et ceci devrait faire fuir les influenceurs bas de gamme.
Ma cible prioritaire sera les diplômés post-bac, et ça commence à en faire du monde ! C’est bien plus porteur que ce qu’il semblerait de prime abord. Sais-tu que, sans même parler des étudiants actuels et de leurs profs, parmi les 25-40 ans, plus de deux sur cinq sont diplômés de l’enseignement supérieur ? Je suis donc absolument certain de ne pas faire prendre de risques à la compagnie. J’ai particulièrement creusé cette piste avec notre marketeur. Mais, bien sûr, nous devrons éviter le principal danger qui nous guettera, l’élitisme, tant dans les idées que dans les formulations.
Tu me parles à nouveau des gens sans vie à l’intérieur. Oui, l’étouffement sévit, de plus en plus, et chez certaines catégories encore plus que chez d’autres, comment le nier ? Selon toi, c’est irrémédiable. Eh bien, pour moi, pas du tout : ce qui pointe le bout de son nez est un réveil car, renvoyés à nous-mêmes, nous sommes aux premières loges pour constater notre désastre. Or, ceux qui se réveilleront les premiers seront, c’est sûr, ceux qui ont eu la chance de faire des études longues ; ou alors, c’est à désespérer de l’enseignement…
Ce que je veux, c’est réinventer la presse d’opinion. Réfléchis aux maigres moyens dont disposaient ces influenceurs qu’étaient déjà les éditeurs de journaux d’opinion aux siècles passés ! Ils préfiguraient rustiquement le débat démocratique, non ? De nos jours, nous avons la chance de mettre au service du débat public la plus haute technologie qui ait jamais existé au monde.
Oui ce débat s’était embourbé. Nous avons tellement tardé à utiliser les outils numériques que le chemin à parcourir sera long et rude.
Les forums que j’évoquais, très peu pour moi ! Et les grands débats en salle et autres conférences-débats auxquels nous nous attelions quand nous étions étudiants, je n’y crois plus non plus, si ce n’est comme respectables vestiges.
Il faut inventer.
Et la chance veut que j’en ai, en ce moment, l’opportunité …et les moyens.
Il existe une autre piste, bien sûr : je pourrais peinardement opter pour la neutralité apparente en améliorant sans fin des algorithmes de reconnaissance faciale, ou en profilant les internautes pour toutes les polices du monde, à partir de leurs like dans Facebook ?
Eh bien, sache que dans ce monde que l’on veut aseptiser de toutes parts et par tous les moyens, je choisis ce que je crois être mon devoir. Rappelle-toi que, quand nous nous sommes connus, je voulais m’engager. Les circonstances m’ont entraîné sur un autre chemin. J’y reviens maintenant. Oui, je persiste : rester peinard ou être libre, il faut choisir !

Nous sommes à un mois de l’annonce de la question du premier referendum-jalon, ainsi les nomme-t-on. Deux autres suivront avant les vacances d’été : trois premières échéances, donc, pour lesquelles il va falloir mettre le paquet et réussir à se placer en tête.
L’annonce vient d’être faite que, en raison du COVID, les votes se feront par internet, pour plus de sécurité.
Après avoir pesté tant et plus contre l’ensemble de ce dispositif référendaire et ses arrières pensées, les organisations de la société civile sont de train de prendre conscience qu’elles n’ont pas le choix : il leur faut maintenant monter dans un train en marche. Pour beaucoup, leurs dirigeants ont-ils même jamais entendu évoquer les chatbots ?
Pat a décidé que le plus gros de son temps du mois à venir sera consacré à les accompagner, en leur expliquant en quoi un chatbot respectueux constitue un formidable outil d’éducation des électeurs. De toute façon, cet outil sera aussi incontournable que l’est devenu le mail ou les services de base du web, non ? Dans ces conditions, est-il sage de le laisser aux autres ? Il y a toujours une prime aux premiers entrants.
Plus que quelques semaines, donc, pour gagner la première double bataille, celle de la notoriété et celle de l’image.
Le mot-clé de la communication a été retenu : Respect. Respect du client que l’on accompagnera dans sa démarche, d’une part ; respect des personnes qui utiliseront l’outil pour préparer leur choix électoral, d’autre part.
Avec le boss, la décision est prise de mettre provisoirement le paquet sur le chatbot Vega ; à ce stade de leur développement, les deux autres, pourtant de technologie plus puissante et potentiellement plus performants, ne seraient pas encore en état de vaincre. Vega, donc.
L’équipe fonctionne sans difficultés majeures.

La question vient d’être dévoilée.
Pour mettre fin à la pandémie Covid, les électeurs auront à décider ou bien « Instauration d’un passeport vaccinal » ou bien « Vaccination obligatoire ».
La question des vaccins avait toutes les chances d’être choisie, car c’était, depuis des semaines, la pierre d’achoppement des gouvernants.
Mais que le choix soit posé en ces termes, qui pouvait s’y attendre ?

Premiers commentaires : « Dictature sanitaire », « Création de parias » d’un côté ; « Il faut une solution légale, quelle qu’elle soit » de l’autre.

Pat fait vite le point.
Cinq des organisations qui l’ont approché ces dernières semaines refusent cette alternative qui, selon elles, ne se prête pas à un choix authentique.
Une seule fera un choix franc, celui du passeport vaccinal. Le business – comment y échapper ? – conduira donc à contracter à tout prix avec celle-ci.
Pas question de rester hors du coup ! Ni cette fois, ni une prochaine.
Accepter, sinon, de participer à une campagne pour l’abstention ? Ce n’est tout de même pas ce genre de posture qui contribuera à notre image de « Compagnie respectueuse soutenant le réveil démocratique », puisque tel est le slogan retenu pour la future campagne, celle qui suivra cette première étape ! Un réveil démocratique qui passerait par la grève des électeurs ?

Tu le sais, Chris, je ne suis pas du tout favorable à un passeport vaccinal, dont personne ne pourra jamais prévoir les dérives. Jamais.
Et non plus à la vaccination obligatoire. Non seulement parce que beaucoup trop d’incertitudes demeurent et apparaissent à leur sujet, mais surtout pour une bonne et simple raison : l’univers dont sont issus ces vaccins est celui-là même qui a créé la pandémie. Le vaccin ne découle-t-il pas de la logique séculaire qui veut que le marché prime à toute force, quelles que soient les conséquences ? Ne constitue-t-il pas une terrible avancée irresponsable dans cette voie ? Sauf à être un mouton, comment avoir confiance ?
Bigre ! devoir bientôt promouvoir un passeport vaccinal qui me révulse ? C’est bien la dernière chose à laquelle je suis préparé !
J’ignore comment – en tant qu’électrice –, toi, Chris, tu reçois cette annonce d’un choix qui n’en est pas un. Penses-tu qu’il existe une Haute Autorité capable de dénoncer ce genre de manipulation ? Ou bien le Conseil d’État, j’y pense, pourrait-il mettre le holà ?

Et
Assange
?