Penser par soi-même

Il est bon de s’interroger,
et de s’interroger encore, sur
« Comment et pourquoi
la très large majorité des humains
entre-t-elle béatement
dans le moule qui lui est proposé ? ».

L’on doit se demander, de même,
« Comment et pourquoi
d’autres sont-ils suspicieux
et, au besoin, réfractaires ? ».

Aberkane propose une réponse :
ces derniers assument personnellement
les conséquences de leur conduite,
alors que les premiers noient volontiers
leur responsabilité dans une responsabilité collective.

*

Jean Dutourd, il y a 25 ans :
« La vertu d’un pays,
comme celle d’un homme,
commence par l’esprit de contradiction.
Dans une réunion de bambins,
on voit aussitôt
ceux qui acceptent le monde
tel que les grandes personnes veulent qu’ils le voient,
qui acquiescent à leurs descriptions et à leurs doctrines,
les prennent à leur compte,
les propagent ingénument.
Mais dans cet agglomérat de petits moutons,
il y a un ou deux récalcitrants,
un ou deux incorruptibles qui,
à cinq ans, à dix ans, préfèrent se fier à leur instinct,
à la droiture de leur raisonnement,
à leurs bons yeux,
plutôt que de se laisser endoctriner par la société.
Celle-ci ne tarde pas à se méfier d’eux ;
elle le leur montre par des punitions,
des mépris, des sarcasmes
et surtout un refus permanent
de les prendre au sérieux,
alors qu’ils sont en fait
les seuls esprits sérieux de leur génération.
La société est infaillible là-dessus,
ou plutôt elle décèle
dans les enfants
qui n’acceptent pas sans critique ses maximes,
des ennemis
qu’il importe de combattre sans attendre,
en qui il faut tuer, s’il se peut,
le détestable esprit qui les habite
avant qu’ils ne deviennent grands.
Toute époque est inconfortable
pour les gens qui préfèrent penser par eux-mêmes
plutôt que de chanter avec le chœur des conformistes.
Saint-Simon vivait sous Louis XIV,
Beaumarchais sous Louis XV et Louis XVI,
époques qui nous paraissent,
par comparaison avec la nôtre,
des sommets d’intelligence, de bon sens,
d’audace intellectuelle, de science artistique,
et pourtant, tout protégés qu’ils étaient,
l’un par sa pairie et son appartement à Versailles,
l’autre par ses talents et son argent,
la société ne les a pas ménagés.
Voir la réalité telle qu’elle est,
ne pouvoir s’empêcher de la décrire,
est considéré comme un attentat contre l’ordre établi.
La grande affaire des hommes sur cette terre
est d’y faire régner un certain mensonge
ou, si l’on préfère, une certaine convention
dont l’objet est de persuader les générations successives
que le bien se trouve obligatoirement d’un côté
et le mal de l’autre.
« Ressemble-moi ou meurs, dit le maître,
car ce qui ne me ressemble pas est diabolique
et ne mérite que d’être supprimé de la surface terrestre,
expédié en enfer, renvoyé au néant. »
Jamais dans l’histoire,
il n’y eut de si profonds esclavages consentis
qu’il n’en existe à présent.
Cela vient, évidemment,
des moyens de propagande ou d’intoxication qui,
depuis que nous sommes nés, Messieurs,
nous autres dont on peut dire
que nous sommes un peu éloignés de l’enfance,
n’ont pas cessé de se perfectionner.
Nul d’entre nous
n’a connu le monde silencieux de nos ancêtres où,
pour être endoctriné,
on devait avoir au moins de la curiosité
et se donner la peine d’aller dans des endroits
où des tribuns, des politiciens,
des agitateurs pratiquaient l’art oratoire.
Pour obtenir un lynchage, au XIXe siècle,
il fallait faire preuve de quelque persuasion,
de dialectique, d’éloquence.
À présent, une image sur les écrans de télévision suffit.
On la montre dix fois, vingt fois,
à des millions d’esprits non critiques,
et cette image obsédante,
accompagnée de commentaires adéquats,
fait l’opinion.
Pis que l’opinion :
elle désigne souverainement le bien et le mal.
Peu importe qu’elle accable les victimes
en les faisant passer pour des bourreaux :
personne ne vérifie.
Jadis le mensonge n’entrait dans les âmes
que par les oreilles.
Le progrès des sciences et des techniques
le fait entrer maintenant par les yeux.
Le monde, contrairement à ce qu’on prétend,
n’est pas rempli de loups
mais de moutons,
qui sont des bêtes bien plus dangereuses.
La vertu commence avec l’esprit de contradiction. »
Collage d’extraits d’un discours de Jean Dutourd – 1996

Et
Assange
?