Théâtre de rue

Quartier des étangs. Une rue de grande capitale qui descend descend descend, jusqu’à enjamber une voie de chemin de fer désaffectée. Une petite salle de théâtre au programme très dense. Il est 17 heures. C’est l’heure où, chaque dimanche depuis un mois, sont sur scène non pas des intermittents du spectacle, mais des habitants de la rue.

Il y a un an, l’un des nouveaux habitants, V., avisant ce théâtre, s’en alla proposer à la tenancière, accueillante, brune, le regard lumineux, casquette, lobes d’oreilles cliquetant d’anneaux – je tiens de lui cette description – d’y tenir durant deux mois un pari osé : faire jouer chaque semaine des habitants du quartier.

V. ne manque pas de culot : un feuilleton en huit représentations, faut oser ! C’est aujourd’hui la quatrième des huit. Le lecteur comprendra que mon esprit fouineur, alerté par des affichettes dans les bistrots du quartier, m’ait conduit ici.

Voici un juge, un procureur et quatre témoins interprétant 20 minutes de Blau Bart, un récit de Max Frisch. J’entends en filigrane le propos de Karel Ménine dans son La main dans le sac : la Justice peut-elle vraiment juger ?

Le public, manifestement en majorité des étangs, applaudit de bon cœur ; certains d’entre eux, appendrai-je, étaient sur scène un dimanche précédent. Pour ma part, je trouve ça pas mal du tout, et je ne chipote pas non plus sur mes applaudissements ! Un ‘témoin’ pleure.

– Combien de répétitions ?
– Pour les ‘témoins‘, une seule, ce matin même. Les deux autres personnages sont joués par des personnes qui ont embarqué dans l’aventure depuis plusieurs mois, et qui ont participé, eux, à des entraînements plus intenses.
– Les quatre témoins étaient déjà familiers de la scène ?
– Nullement ! Mais puisqu’en tant que témoin, vous êtes susceptible d’être impressionné par un tribunal, des débutants complets sont mieux adaptés pour ces rôles. Dans les deux cas, vous êtes en scène. Aucun acteur professionnel ne trouverait l’expression de voix et les hésitations qu’adopte le plus naturellement du monde un débutant complet, surtout s’il ne s’est quasiment pas entraîné au préalable !
– Et pour vous, V., combien de temps passé ?
– A peu près un mi-temps, sur dix mois. Il a fallu dégonfler des suspicions, expliquer, parler, visiter, motiver, éviter les écueils. J’en ai vu du monde ! Et puis organiser. Et puis accompagner…
– Le but de tout ça ?
– D’abord nous amuser, ce qui est déjà pas mal ! Mais ce qui était espéré en outre a bien fonctionné : de fil en aiguille, les ‘volontaires du dimanche’ – comme ils en sont venus à se nommer – ont été de plus en plus nombreux. La terrible glace ordinaire commence à se rompre dans la rue, c’est sûr. Ce qui fait que, pour les prochains épisodes, la salle va être trop petite, j’en ai peur !
– Peur ?
– Façon de parler…
– Vous avez inventé ça en claquant dans les doigts ?
– La toute première fois, oui, c’était un peu comme ça. Mais c’est, maintenant, la troisième fois que j’expérimente le processus. à chaque fois, le même résultat : des gens heureux de réussir bellement des choses dont, encore quelques heures auparavant, ils avaient du mal à s’imaginer capables…
– Les précédentes fois, c’était dans quels contextes ?
– Je suis familier d’interventions sauvages dans des collèges et lycées, et Blaubart a déjà été mis en œuvre dans ce contexte. Mais je ne fais pas de fixette sur ce texte, ni même sur le théâtre !
– Interventions sauvages ?
– Oui, la plupart du temps, même quand ça démarre avec la caution de la direction, il vient un moment où ça dérange. Au point qu’on m’a plusieurs fois prié de cesser. Bien évidemment je refuse.
– Qu’est-ce qui dérange ?
– C’est clair que les artistes que l’on aimerait avoir sous la main, dans ces milieux, c’est l’équivalent des chansonniers au front durant la guerre : quelque chose qui n’aie rien à voir avec ce que les gens font là ; que ça soit ‘autre chose’. Moi, ça ne me convient pas. Si je n’avais pas pu toucher du doigt ce qui se passe – ce qui se passe d’incroyable ! – quand on fait confiance à chacun pour qu’il prenne son envol, je ne serais peut-être pas si exigeant. Mais j’en ai fait l’expérience, y compris, bien sûr avec des jeunes réputés en échec ! ça vous marque à vie, ça !

Et
Assange
?