Un village-laboratoire à Madagascar

Lors d’un long séjour à Madagascar, je me suis prise à rêver…

Il est traditionnel, tout particulièrement à Madagascar, que l’individu soit soutenu par sa famille élargie, notamment en cas de « coup dur ». En conséquence, l’individu subit une forte influence de cette famille, qui lui dicte parfois une grande partie de ses décisions.
Oui mais, voilà : la famille traditionnelle est aujourd’hui souvent dépassée par les situations ! Et puis l’individu ne trouve plus aussi naturel de se conformer aux choix ou pressions de la famille élargie… L’évolution des sociétés occidentales et, par contamination, celle de toutes les sociétés de la planète, est marquée par un repli de plus en plus net de l’individu sur lui-même, ou du moins de la petite famille restreinte sur elle-même : « chacun pour soi, chacun chez soi ».
Cependant, l’individu et la famille restreinte sont encore obligés de compter parfois sur diverses aides : celles du gouvernement par exemple. Or les services (enseignement, santé, etc.) dépendant des gouvernements ont tendance à se raréfier ou à se dégrader, et ceux fournis par des entreprises sont parfois hors de portée de ceux qui espèrent en bénéficier ; il est donc temps d’inventer autre chose, pour rétablir une vie sociale où l’on s’occupe vraiment de s’aider les uns les autres, de façon modernisée.

Et si l’on prenait pour horizon, à moyen terme, la constitution d’un village-laboratoire de quelques centaines de personnes décidées à prendre au sérieux les piliers traditionnels de la société malgache (fihavanana, andraisana vahiny, marimaritra iraisana, moramora, etc.) pour les pratiquer de manière contemporaine et affranchie, hors toute référence à des dogmes quels qu’ils soient…

Comment ? Eh bien, que les gens eux-mêmes, à l’échelle d’un village de quelques centaines de personnes bien décidées, expérimentent une vie en commun basée sur la générosité.

Et j’ai imaginé quelques interviewes de futurs habitants d’un tel villabo.

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« On nous demande parfois si nous prétendons élaborer un modèle de nouveau village malagasy, destiné à être reproduit à l’infini. La question émane, bien sûr, de personnes qui nous connaissent mal car la réponse est : non, nous ne sommes pas un village-pilote. Et nous n’avons d’ailleurs jamais cherché à en être un.
Par exemple, un village-pilote malagasy ne comporterait pas un bon quart d’étrangers, comme c’est le cas ici !
Nous nous définissons comme un village-laboratoire, ce qui est bien différent. Des principes de vivre-ensemble sont expérimentés ici ; si ces principes tiennent la route, il appartiendra à d’autres que nous – ou peut-être à certains d’entre nous – de s’en inspirer pour créer d’éventuels villages-pilotes, à vocation générale. Mais cet objectif d’être pilote n’est pas le nôtre en tant que Village des Mille. »

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« Oui, je fais partie des illuminés qui ont osé imaginer ce village-laboratoire. Au départ, ce n’était qu’une idée en l’air, une sorte d’exercice intellectuel. Même si nous le désirions plus ou moins inconsciemment, nous ne pouvions pas imaginer à quel point cette aventure allait bouleverser nos existences, et celles de ceux qui nous ont rejoints au fil du temps !
Le constat de départ était simple : Madagascar, malgré ses richesses de tous ordres, ne cesse de se dégrader. Nous n’étions pas les seuls à faire ce constat – c’était même un poncif -, mais l’habitude, une fois fait le constat, était de baisser les bras : « on n’a aucune prise », « ça nous échappe » (comme le savon…), « il faudrait ci », « il faudrait ça », bref tout un tas de préalables se voyaient convoqués, et rien ne se passait. A quelques-uns, nous nous sommes dit tout simplement qu’il n’était plus l’heure d’attendre un changement que d’autres induiraient, et que nos manches, il fallait nous les retrousser nous-mêmes. Oui, mais : quoi faire ? Et comment nous y prendre ?
Sans une démarche tant soit peu culottée, il était devenu clair que notre avenir nous serait encore et toujours dicté par des intérêts venus d’ailleurs. Nous avons cherché dans l’histoire contemporaine si quelque chose d’intéressant avait été tenté quelque part dans le monde. Gandhi a constitué un moment une référence pour notre réflexion. Et puis nous avons décidé de tenter une voie originale : rassembler sur un même lieu des « personnes en recherche », à un titre ou à un autre. En recherche personnelle, bien sûr, mais aussi soucieuses de contribuer à inventer un modèle malagasy pour demain. Et surtout de mouiller leur chemise pour ça !
Mais faire vivre ensemble quelques dizaines de ces personnes hautement individuelles n’irait pas de soi. Et c’est petit à petit que, paradoxalement, nous avons considéré qu’en deçà de quelques centaines de personnes, nous allions au-devant de gros risques d’échec. D’où, au bout des deux ans qu’ont duré les réflexions préalables, l’affichage du Village des Mille. Alors que nous n’avions même pas encore trouvé notre terrain d’atterrissage ! C’était un clin d’œil bien sûr au nom de la capitale Antananarivo, et c’était par là même la marque notre ambition : contribuer à réformer le pays. Une question a cristallisé nos débats : pour exposer notre projet et attirer des volontaires, allions-nous mettre en avant ce que nous voulions faire, ou exprimer surtout la manière dont nous allions le faire ? Et c’est cette seconde option qui a prévalu. Un peu par défaut, avouons-le, car nous avions vite pris conscience que la diversité des intentions et des démarches allait constituer le ressort principal de notre initiative – en même temps que son principal risque, cela va sans dire – et qu’il ne fallait pas la figer. C’est pourquoi le proverbe ‘Tsy misy manana ny ampy, fa sambatra izay mifanampy’ en est venu à constituer l’un de nos slogans : la coopération érigée en un idéal. De fil en aiguille, nous avons d’ailleurs décidé d’aller plus loin et d’ériger en objectif le consensus, ilay konisensisy ; c’est exigeant, le consensus ! et ça ne peut s’apprendre que pas à pas ! C’est aujourd’hui une modalité obligatoire pour les décisions les plus importantes au sein du village, et des décisions peuvent ainsi rester des mois en suspens…
On nous a souvent posé la question : « C’est un nouveau Libertalia, votre village de mille ? ». Si ça y ressemble, nous devons veiller à ce que dit la légende de la façon dont ça s’est terminé, c’est-à-dire éviter le fiasco dû à de mauvaises relations avec le voisinage. Nous avons d’ailleurs tout fait pour éviter d’être érigés en fokontany à part : nous appartenons au même fokontany que quatre autres villages voisins, dont deux au moins très anciens. Réussir notre relation avec le voisinage me semble tout aussi important que réussir notre vie interne. »

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« Avant de venir participer à cette aventure hors du commun, j’avais tenu à m’assurer que la scolarité de mes jeunes enfants y serait possible dans de bonnes conditions. Il était hors de question pour moi de les inscrire à l’EPP de l’un des autres villages du fokontany, car l’enseignement à Madagascar est généralement catastrophique. Pour atteindre ne serait-ce que les objectifs officiels, les moyens manquent : enseignants sans formation, mal payés, classes surchargées et absence de matériels pédagogiques. Pas étonnant que les résultats aux examens tout au long du cursus soient en baisse constante. Mais, surtout, ce n’était pas cet enseignement-là que j’espérais pour mes petits. Si j’avais dû les y contraindre, je ne serais jamais venue ici !
Mais j’ai vite compris que, précisément, l’école allait être au cœur du village. Elle a été créée dès la deuxième année. Je vais en donner quelques traits.
– Primo, l’école est le village, et le village est l’école. Il existe, certes, des salles appelées « classes » et des personnes appelées Ramose ou Madame, mais l’école n’est pas confinée dans ces locaux, et les instituteurs ont été recrutés à un haut niveau – chose exceptionnelle dans ce pays – de sorte qu’ils soient non seulement enseignants mais aussi conseillers et appuis des autres habitants du village qui, eux aussi, endossent une fonction pédagogique : mpamboly, jardiniers, parents au foyer, cuisiniers, artisans, etc.). Etant entendu que les règles scolaires s’appliquent aux élèves en quelque situation qu’ils se trouvent.
– Secundo, comme l’école accueille aussi, officiellement, des enfants des villages voisins, c’est par ce canal que s’effectue une grande partie des liaisons entre nous et nos voisins. Nous estimons en particulier que c’est à travers ces enfants que les anciens de ces villages peuvent se faire une juste idée de ce que nous faisons ici.
– Tertio, il n’existe pas de périodes de vacances, hormis les quelques jours de fête en vigueur ici : fête nationale, Noël, fin du Ramadan.
4- Dans un an ou deux, nous estimons qu’il sera possible de créer de stages pour de futurs instituteurs. Mais pas pour des enseignants déjà en activité : les candidats devront d’une part provenir d’une autre activité ou formation, et d’autre part se montrer aptes à élever les ambitions personnelles des jeunes car
5- et c’est le point le plus important que je veux mentionner : depuis le pré-primaire jusqu’à l’enseignement supérieur les élèves auront pour tâche d’« apprendre à dévoiler ensemble le monde, et ainsi chercher chacun/e sa vérité » selon la formule qui a été adoptée par consensus. C’est à cette condition qu’une vraie biodiversité humaine pourra voir le jour et donner ainsi à ce pays un rayonnement humain.
Nous sommes en train, ici, par notre pratique et par nos remises en cause incessantes – ô combien troublantes pour des esprits paresseux, s’il s’en trouvait ! – d’inventer une forme de rapports entre enfants et adultes dont je ne connais pas d’équivalent. Des initiatives pédagogiques d’avant-garde ont certes existé de puis deux siècles de par le monde, mais leur impact sur la société a toujours été limitée par ceci que l’école y était considérée comme la préparation des enfants à leur vie d’adultes. Ici, nous considérons que ce que nous faisons – même si, bien entendu, nous préparons aussi l’avenir des enfants – trouve d’abord sa justification dans ce que nous vivons à un moment donné, ici et maintenant. Au même titre que les adultes, les enfants sont partie prenante de la vie actuelle du village ; autrement dit, ils ne sont confinés ni dans le statut de sous-adultes ni dans celui de futurs adultes. Le fait qu’ici les enfants « travaillent » nous a inévitablement attiré des remontrances d’organisations bien-pensantes. La manière dont une société considère ses enfants reflète bien souvent la peur qu’en ont les adultes. Et pour conjurer cette peur, quoi de plus efficace que de faire croire à l’enfant que son job c’est d’apprendre, d’imiter, de régurgiter ce qu’on lui a fait absorber, d’obtenir de la part des adultes le satisfecit qui lui ouvrira toutes grandes les portes de la fantastique vie d’adulte qui l’attend. Supercherie ! Les conditions actuelles font que cet endoctrinement peut plus aisément être rendu perceptible qu’autrefois, car à certains égards, le « présent perpétuel » qu’est en apparence le monde actuel est assurément plus compréhensible aux jeunes qu’aux anciens. Nous ne sommes qu’un pion dans ce mouvement qui, inévitablement, bouleversera le rapport des adultes avec les jeunes, mais nous entendons définir nous-mêmes notre rôle là-dedans. 

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«  C‘est  au cours d’un voyage de vacances à Madagascar que j’ai entendu parler pour la première fois du projet de Village-Laboratoire, par mon frère qui habite ce pays depuis une vingtaine d’années. Une douzaine de personnes, me disait-il, consacrait une bonne partie de leur temps depuis plus d’un an ; j’ai eu envie de les rencontrer. Pourquoi ? Parce que leur idée de « laboratoire » me « parlait » : pourquoi l’humanité consacre-t-elle des sommes exorbitantes à perfectionner des choses archi-secondaires comme le marketing, pour ne prendre qu’un exemple, et zéro dollar à inventer de nouveaux « vivre ensemble » ? C’était une question qui me tarabustait depuis pas mal de temps déjà. Et puis, ces gens-là voulaient bâtir leur affaire sur des valeurs. Les valeurs proprement malgaches, bien sûr je ne les connaissais pas à ce stade, mais je base moi-même mon existence sur des valeurs. A peu près rien ne faisait écho en France, où j’habitais à l’époque, à cette sensibilité qui est la mienne, et je n’y trouvais aucune perspective de construire quelque chose de collectif là-dessus ; les quelques communautés sporadiques qui y existent ne me « parlaient » pas. J’ai donc pris contact. Et j’ai gardé ce contact durant une paire d’années. Le projet devenait réalité et j’avais de plus en plus hâte d’y mouiller ma chemise.
J’explique ma situation. Je suis formateur en sports de combat. Cette orientation m’a conduit à accompagner à plusieurs reprises des jeunes mal barrés en les aidant à redresser la barre, c’est-à-dire à trouver quelques repères. Et je venais de me spécialiser en « sport adapté », à l’intention de gens dont un cancer avait interrompu le cours de la vie. En réfléchissant à la situation de ces derniers, dont je commençais à comprendre certaines causes générales de la maladie, je me suis dit que, si ce cours de leur existence avait ainsi été interrompu par cette maladie, c’était peut-être parce qu’ils désiraient plus ou moins confusément la réorienter – chose que tolère difficilement la société. C’est le livre d’un Allemand, tombé sous mes yeux presque par hasard, qui m’avait mis sur la voie de cette réflexion. Son titre en anglais : « Chimiotherapy heals cancer and the earth is flat ! ». L’auteur y fait part des résultats de son enquête personnelle auprès d’un grand nombre de cancéreux qui s’en étaient sortis, et il mentionne notamment deux causes à la guérison : le changement de vie consécutif à la période de cancer, et l’augmentation de l’exposition à la lumière. Et me suis donc dit que le « sport adapté » que cherchais à développer devait pouvoir, pour des Européens, trouver sa place sous les tropiques : changement d’existence + exposition accrue à la luminosité solaire.
Certes, cela impliquait que mes clients déboursent pas mal d’argent pour s’offrir le voyage, mais l’expérience me tentait. J’ai donc fait le saut. Sans l’existence du village-labo je n’aurais pas été en mesure de l’effectuer. Mon choix m’a conduit à modifier radicalement ma propre manière de vivre. Et j’accueille ici, en cure de cancer, des gens qui voulaient eux aussi prendre ce risque. J’exige que les volontaires s’engagent pour trois mois. Les lois du lieu exigent d’eux bien d’autres choses encore, comme de tous les habitants, et il y a une obligation spéciale pour les étrangers : celle de s’initier à la langue malagasy. Je savais que j’aurais bien moins de clients ici qu’en développant mon activité en France, mais la notion de laboratoires – le pluriel est très important – basés sur des valeurs m’a très fortement attiré, comme je vous l’ai dit.
Le « sport adapté » a constitué le point de départ de mon activité, mais de fil en aiguille, j’ai été amené à me demander lesquelles parmi mes compétences je pouvais mettre au service de cette folie réaliste qu’est le village-laboratoire. J’ai commencé par y accueillir de jeunes Malgaches en manque de repères – ce qui a contribué à apporter régulièrement ici un joyeux sang frais -, et puis, et puis… ce sont une bonne partie des habitants du village qui m’ont demandé de leur servir d’entraîneur physique.
Comme si ma place se trouvait à cet endroit. Et comme si les circonstances m’y avaient conduit en aveugle… J’y suis, eh bien  j’y reste.
Clin d’œil : je crois pouvoir dire que notre territoire présente le plus grand nombre de pratiquants réguliers de sports de combat au km² de tout le pays. »

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« Je suis le médecin du village. Formée à l’occidentale – l’occidentale archi-conventionnelle, veux-je dire – j’ai toujours cherché des voies pour en sortir. Mais, seule, ce n’est vraiment pas facile ! Etant Malgache, je constate depuis toujours la faible capacité de mes compatriotes à accéder aux soins. Exemple : ils ne se décident à aller à l’hôpital que lorsqu’il est déjà beaucoup trop tard ; et comme pour ce faire ils s’endettent lourdement auprès de leur famille, le taux de rentabilité des sommes ainsi mobilisées est archi-bas. Et cela ne s’arrange pas : des centres de santé ferment tous les jours. Au final, au pays du goût de vivre, la déprime atteint de plus en plus de gens. Seule éclaircie : la faible prévalence du virus du sida, en comparaison de la plupart des pays africains.

Ici, dans la région Betsimisaraka, le recours aux plantes médicinales s’est largement perdu au fil du temps. La situation n’en est que plus précaire, même si la malaria régresse, de même que le taux de décès par diarrhée, qui était encore massif il y a trente ou quarante ans. Sur ce dernier point, c’est la « conscientisation » qui a été efficace, preuve que des mots peuvent guérir des maux. La pharmacie industrielle cause beaucoup plus de dégâts que de bienfaits, ne serait-ce que parce que les médicaments du commerce – authentiques ou non – se vendent sur les marchés malgaches en dépit de tout bon sens. Les problèmes dentaires sont archi-visibles : un fort pourcentage de Betsimisaraka ont déjà perdu toutes leurs incisives avant l’âge de vingt-cinq ans. Bref, ce pays a besoin qu’on réfléchisse à une autre conception de la médecine. Comme, au fond, je suis une chercheuse, la notion de village-laboratoire m’a attirée. Je ne me voyais pas m’embarquer dans des expériences sur des centaines de souris à cinq mille ariary l’unité ; ça, ça ne m’a jamais attirée. Je suis persuadée que ce n’est pas vers le médicament ou la pathologie que doit se porter la recherche. Je cherchais plus ou moins confusément un terrain d’expérimentation humaine in vivo. Et c’est un article de No Comment ®, magazine pour happy fews mais paradoxalement intéressant malgré tout, qui m’a fait connaître ce village-laboratoire. Pour m’en faire une idée, j’ai demandé à venir y vivre d’abord trois semaines. Bien des aspects de la vie ici m’ont horripilée, mais c’était au total moins horripilant que l’existence ultra-conventionnelle que je vivais depuis cinq ans et qui me faisait tourner chèvre.
Vous savez quoi ? Ici, je peux parler ! Ça n’a l’air de rien, mais c’est le principal bénéfice que je retire de ma présence ici. C’est aux antipodes de l’éducation que j’ai reçue enfant, et ça n’a pas toujours été facile de me départir de cette gêne que connaissent je crois tous les Malgaches, le henamaso. Ici, j’ai appris à parler à cœur ouvert avec d’autres personnes qui sont présentes pour d’autres raisons que les miennes : la « fertilisation croisée » marche à fond !
Et, avec les gens des environs, qui viennent parfois de loin – j’ai connu un patient venu à pied de plus de cinquante kilomètres – j’apprends beaucoup. Fort heureusement, quand je touche à mes limites, je peux les orienter vers un mpimasy efficace, en qui j’ai confiance, et qui habite pas loin. En fait, avec ces personnes des villages voisins, je pratique surtout la prévention. Par exemple, en matière de santé de la reproduction, j’ai pris comme cheval de bataille la diminution du taux d’accouchements avant 18 ans. Savez-vous qu’à Madagascar, même si l’âge minimum légal du mariage est de 18 ans, 50% des filles de 15 à 18 ans soit sont enceintes, soit ont déjà accouché, soit ont avorté. Dramatique ! Autre domaine, la nutrition. J’essaie par exemple de propager la consommation de vary mena, moins cher et meilleur au goût que le riz blanc, en plus d’être bien plus nutritif : 3 qualités en 1 !
En ce qui concerne mon activité auprès des autres « chercheurs » du village, j’essaie d’inventer au jour le jour, et je crois que ça ne nous va pas trop mal. Depuis un an, j’ai décidé de consacrer l’essentiel de mes préoccupations de « chercheuse » au diagnostic. Et c’est sur la croissance galopante de la dépression nerveuse que je me suis surtout penchée. La déprime au pays du goût de vivre ? C’est une aberration ! Ca m’a conduite à souhaiter me spécialiser en homéopathie, une orientation que j’avais snobée depuis toujours, même si des médecins homéopathes existent à Madagascar – il en existe même une union depuis vingt ans. Maintenant que c’est une voie que je commence à estimer, je me dis que le parcours classique pour devenir homéopathe est beaucoup trop lourd, s’il faut d’abord devenir médecin. Je suis persuadée que des homéopathes non médecins trouveraient bien leur place dans une stratégie de santé pour ce pays : des personnes qui auraient appris à vraiment individualiser la thérapeutique, c’est-à-dire être à l’écoute de leurs patients vus comme des individus particuliers, aux antipodes de la médecine conventionnelle. Je vais donc quitter provisoirement – et à regret – ce village-laboratoire, où je compte tellement de véritables amis, et aller me former à nouveau durant deux ans. On m’a demandé de choisir un nouveau médecin parmi la demi-douzaine qui s’est portée candidate. J’hésite : est-ce vraiment à un médecin de recruter son remplacement en pareil environnement ? »

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« Avant de venir habiter ici, j’étais enseignante d’anglais dans mon pays, la Tanzanie. Je tournais en rond, me désespérant un peu plus chaque année. J’avais depuis quelque temps le vague projet de créer une école d’un nouveau type d’où la préférence donnée à l’imitation serait bannie : rendre les élèves capables d’affronter des situations inhabituelles était le fil conducteur de ma réflexion. Une réflexion qui, hélas, au lieu de me tirer vers l’avant me conduisait périodiquement à un constat d’impossibilité. Car qui associer à un tel projet ? Dans mon environnement proche, ceux et celles qui avaient eu des velléités similaires avaient tous jeté l’éponge. Pourvoir à la subsistance de leur famille au quotidien suffisait désormais à leur préoccupation, en ces temps de précarité généralisée. Moi-même, j’étais à deux doigts de renoncer définitivement à ce qui pourtant me tenait tellement à cœur. Et puis, un jour, est arrivé à mes oreilles qu’un recrutement international était lancé pour concevoir et animer un espace de vie entièrement anglophone à Madagascar. Jamais jusqu’alors je ne m’étais intéressé à ce pays. L’idée de m’aventurer dans l’espace francophone ne me rebutait pas, même si de moi-même je n’eus jamais imaginé franchir le canal du Mozambique. Quant à ce qu’était Madagascar, sa langue, ses mœurs, sa culture, ses traditions, et ses habitants, je n’en avais pas la moindre idée. Le slogan du village me parlait pas mal, même si je craignais d’avoir affaire à de joyeux illuminés : il constituait à mes yeux un bon corollaire de ma vague intention, bannir la simple imitation.
Quand j’eus découvert l’ampleur des ambitions des concepteurs du village, j’ai tout de même commencé par me demander s’ils n’étaient pas un peu sonnés… Mais je m’étais placée délibérément à la croisée de mes chemins et la semaine de tergiversation que j’ai connue s’est conclue par mon adhésion. Reculer, c’eût été manquer de fidélité à mon désir d’une vie plus haute que la vie, pour moi comme pour les autres. Tant pis si en disant OK, je brûlais mes vaisseaux.
L’espace anglophone du village en constitue aujourd’hui une toute petite partie.  Nous apportons notre propre touche à l’œuvre collective. Et l’aspect financier n’en est pas le moindre : les séjours de bain linguistique que nous organisons à longueur d’année sont une ressource non négligeable pour le village. Le fait que nous procédions avec grand succès selon les méthodes de la suggestopédie a favorisé notre réputation. Et il en va de même pour les conversations par Skype et le coaching à distance que nous assurons pour des clients de divers pays, d’Afrique notamment. »

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« Ma formation de journaliste n’a pas été étrangère à l’éveil de ma curiosité. Ayant quitté Madagascar pour tenter de devenir journaliste d’investigation en Belgique, j’ai dû tirer l’échelle. Mais cette distance d’avec mon propre pays m’en avait en quelque sorte rapproché. Et l’idée un peu folle de faire quelque chose pour mon pays, bien au-delà de l’exercice de ma curiosité, commençait à prendre racine. Nombre de Malagasy que j’ai rencontrés en Europe émettaient certes un vœu similaire, mais leur contribution ils la voyaient indéfiniment à distance : éveiller, oui, mais mettre les mains dans le cambouis, non. Ou alors en se faisant politiciens un jour futur. J’en suis rentré, bien décidé à rechercher le cambouis. Quelques tristes nouvelles collaborations avec des médias malgaches m’ont définitivement convaincu que la seule perspective de pratiquer l’activité de journaliste dans ce pays allait me plonger irrémédiablement dans la déprime.
Et puis, hasard, on m’envoie effectuer un reportage dans ce Village du troisième type, qui ne comportait, à cette époque qu’une quarantaine d’habitants. L’activité principale consistait en l’aménagement des lieux : une cinquantaine d’hectares, en location de longue durée pour une bouchée de pain auprès d’un propriétaire que les cyclones successifs avaient fini par dissuader d’y pratiquer les cultures de rente habituelles : litchis et girofle.
Plusieurs des choix fondamentaux étaient déjà faits, mais il en restait à faire ; comme les alternatives constituaient de virtuelles pommes de discorde entre eux, les décisions – même urgentes, parfois – ne cessaient d’être reportées. Mais pourtant, force leur était d’avancer ! Des départs pour désaccords avaient déjà eu lieu, et il était désormais clair que tout nouveau départ ne pourrait qu’appauvrir l’expérience entreprise dans la joie et la bonne humeur… D’où l’évitement, à ce moment-là des sujets qui fâchent… Drôle d’ambiance, à vrai dire. Je ne sais toujours pas très bien pourquoi c’est cette situation délicate qui m’a attiré.
J’ai pondu mon papier, je l’ai adressé au journal …où je n’ai plus jamais remis les pieds : ma demande de rester sur place reçut des gens du village une réponse favorable, et je n’ai, depuis, plus quitté le village. Comme le recrutement est ici de rigueur – il ne suffit pas d’être volontaire – j’ai dû faire valoir ce que je pouvais apporter. Durant trois semaines, tout en participant en tant que vahiny aux travaux physiques en cours, et même si cette idée ne m’avait jamais effleuré auparavant, je me suis autorisé à créer dans ma caboche le type de village que j’estimais possible et souhaitable d’instaurer ici, en me demandant bien sûr dans quelle mesure ma participation y était indispensable, toute modestie mise à part… (rires). Au bout de ces trois semaines, j’ai passé le concours d’entrée devant l’assemblée générale des villageois. La réponse m’a été donnée une semaine plus tard.
Depuis cette époque, les modalités du recrutement ont été modifiées : c’est désormais un petit comité qui reçoit et entend les candidats, et qui tranche ; tirée au sort, sa composition varie de deux mois en deux mois. Depuis mon arrivée ici, je n’ai eu connaissance que d’une dizaine de refus définitifs. Dans la plupart des cas, si l’accord n’est pas donné, il est recommandé aux candidat(e)s de réitérer leur démarche un ou deux ans plus tard, avec possibilité de séjourner au village durant quelques semaines en tant que vahiny.
A l’heure actuelle, nous sommes à peu près six cents, je crois, sans compter les vahiny et autres stagiaires. Le nombre de candidats croît très régulièrement. Il est convenu qu’à partir du millier d’habitants, les recrutements n’auront plus lieu que pour compenser d’éventuels départs. »

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 « C’est à l’occasion d’un projet personnel que j’ai fait la connaissance du Village. Architecte de formation et charpentier de métier, j’étais en train de concevoir un prototype de bateau particulièrement adapté à la navigation fluviale dans cette région. Il devait, au départ, s’agir de ma propre habitation flottante : envie de rompre avec le train-train et envie de solitude. Faut dire que j’ai été d’abord pris par la spirale dite civilisatrice, vivant durant neuf ans à la capitale et rêvant de New-York. Par chance, une nuit, j’ai remis tout ça en cause. Y a-t-il vraiment des arbres à New-York ? me suis-je demandé. Y vit-on en compagnie d’animaux autres que ceux domestiqués à grand renfort, eux aussi, de civilisation ? D’où ma remise en cause. Et là-dessus arrive le Village. Cette idée folle d’un village-laboratoire m’a séduit. J’estime en effet que notre pays, s’il ne s’invente pas aux forceps un sort nouveau, ne peut que poursuivre indéfiniment sa descente aux enfers, happé par le maelstrom ravageur.
Actuellement, je suis en train de reconsidérer mon idée de bateaux d’habitation pour que ça devienne l’une des sources de financement du village. Une flotte de quatre ou cinq bateaux de ce type, en location à des touristes aisés, avides de séjours hors du commun, assurerait des rentrées d’argent dont les caisses du village ont encore bien besoin ! Bien sûr, tout projet touristique porte en lui-même des germes de nuisances, mais je crois que nous serons aptes à les minimiser. A vrai dire, je suis tout de même plus passionné par les multiples enjeux du village que par cette aventure de construction marine. Que cela ait pu dépasser le stade d’idée farfelue, devenir un vrai projet crédible et commencer à faire ses preuves est pour moi, non seulement une énorme satisfaction, mais aussi une tout aussi énorme raison d’espérer pour ce pays. Car, à défaut d’une sérieuse mise à jour, le savoir-faire malgache en matière de vivre ensemble aura prochainement vécu ! Et il est déraisonnable d’attendre des politiques qu’ils s’en préoccupent, car ça n’a rien à voir avec leurs basses préoccupations. Ce n’est qu’en inventant concrètement, à petite échelle, pas à pas, sans craindre les fausses pistes et les remises en cause, et en nous impliquant personnellement à fond ,que sa transmutation sera possible. Vous savez, c’est comme en chimie, c’est question de dosage. L’aspiration à développer chacun sa vie individuelle est tout à fait respectable, ici comme ailleurs dans le monde. Sauf qu’elle peut devenir si massive qu’elle peut tout emporter en un tsunami. Cela peut conduire à la fin de ce qu’on considérait jusqu’ici comme les formes normales de l’existence humaine. Que le village ait inscrit cet enjeu au premier plan de ses recherches urgentes, voilà ce qui me motive le plus. Mais je ne percevais pas si clairement cet enjeu avant d’avoir commencé à mettre la main à la pâte. J’ignore s’il est prétentieux de penser, comme le font certains ici, que ce que Madagascar pourrait inventer dans ce domaine pourrait par ricochet fleurir ailleurs. Mais pour ce qui est de ce pays lui-même, le critère de la réussite sera que, dans dix-vingt ans, une bonne proportion de jeunes souhaite vivre dans des univers comme celui que nous tentons de faire advenir ici, jour après jour. Ce n’est pas le paradis, ne nous leurrons pas, mais l’alternative est à mes yeux : ou bien dépérir, ou bien donner leurs chances  ces forces invisibles qui nous dépassent, nommées ici amour, là compassion, et que le rage financière jouit de pervertir de fond en comble. »

*

« Le débat fut long. Dès les origines, l’idée s’imposa qu’il fallait rompre d’avec les formes habituelles de la monnaie. Mais : quoi faire ? Plusieurs préférences se manifestèrent et chacune, d’ailleurs, garde encore ses adeptes.
Comme la péréquation des revenus paraissait logique à à peu près tout le monde, certains proposèrent de s’en tenir à cela : chacun déclarerait ses revenus au su et au vu de tous et le système des vases communicants se mettrait en œuvre, avec révision périodique. Cette option, prise isolément, impliquait de recourir à l’unité de compte en vigueur dans le pays : l’ariary. Après analyse, une majorité en vint à s’exprimer – et violemment ! – contre. Furent mis en avant les cachotteries que les mieux lotis ne manqueraient pas de pratiquer, mais surtout la conviction que le champ du laboratoire devait aussi comprendre l’abolition de tout système monétaire ayant place dans la grande loterie pipée qu’est le système monétaire mondial, aux gènes spéculatifs pathogènes. Que l’ariary n’y occupât qu’une place misérablement infime ne changeait rien à l’affaire, était-il avancé. Pour ma part, j’étais bel et bien encline à laisser à la porte du village cet outillage d’apparence neutre – mais via lequel s’opèrent la mise en coupe réglée de la planète – mais encore fallait-il trouver la bonne manière de procéder : comment sortir de ce marché de dupes dont l’effet majeur est de précariser 99% humains quelles que soient leurs situations ?
Nous nous sommes creusés la tête durant des mois. Et de nos débats, plus que cafouilleux au départ, ont émergé quatre systèmes possibles :
. la gratuité totale des services et des biens échangés en interne,
. le troc, réputé primitif, mais auquel nous avons entrepris de redonner des lettres de noblesse,
. la création d’une monnaie interne en laquelle serait échangée toute devise tierce entrant dans le lieu,
. l’établissement d’un carnet individuel de crédit et de débit ; je précise que ce dont nous ne voulions surtout pas était le système de SEL, comportant une administration centralisée : l’unanimité constatée à cet égard est peut-être ce qui m’a le plus donné confiance au moment où les règles se mettaient en place.
La gratuité est de base : l’air que nous respirons est à tous et, comme bien d’autres éléments indispensables à la vie n’a pas encore été marchandisé ; de plus, les espaces de gratuité en matière de services mutuels sont encore immenses : il n’est que de penser aux échanges au sein d’une famille restreinte. De même, ici, sont par principe gratuits les services que les villageois rendent aux vieux et aux enfants, et c’est aussi le cas, par exemple, en matière de partage de documents sur notre réseau interne d’ordinateurs, ainsi que le travail collaboratif qui y est effectué. Sans pourtant qu’aucune échéance n’ait été fixée, il est convenu que l’extension du domaine de la gratuité constitue notre horizon.
Sur la création d’une monnaie interne, nous avons beaucoup phosphoré, reprenant et reprenant encore nos réflexions et les confrontant avec des gens dont c’est le métier – ou la passion – de s’y connaître en monnaies. La gratuité mise à part, la monnaie interne était considéré comme le seul système apte à pouvoir couvrir à la fois les services rendus mutuellement entre les habitants – les échanges bilatéraux – et ceux rendus à la collectivité. Ce qui nous a vraiment décidé à opter pour la création de cette monnaie fut que nous cherchions à « apprendre le monde ensemble », selon l’expression très en vogue au village, en le faisant. Pourquoi la connaissance des mécanismes monétaires serait-elle réservée à une infime élite d’économistes – généralement peu enclins à l’aborder en termes d’économie distributive, d’ailleurs -, alors que paraît tout naturel l’enseignement de l’anatomie du corps humain aux élèves dès la maternelle ? Si bien qu’à ce stade, voici où nous en sommes. Notre Institut d’Emission a mis en circulation les billets que nous utilisons. Bien sûr, il s’agit d’une monnaie non spéculative : nous nous sommes inspirés des nombreux auteurs qui ont creusé cette question. Il existe aussi une Banque Centrale / Paierie ; d’une part elle procède à l’échange des monnaies tierces contre la monnaie locale, et d’autre part assure le paiement des services rendus à la collectivité : les membres sont exclusivement payés en monnaie locale, et les fournisseurs extérieurs qui le désirent peuvent être payés en monnaies tierces. Ce qui a beaucoup intrigué : la BCP injecte régulièrement de la monnaie en assurant à certains moments un quasi revenu minimum à tous les habitants, enfants compris. D’où vient cet argent ? nous demande-t-on souvent. Eh bien, c’est simple : de nulle part ! Il n’est que du pouvoir d’achat sans contrepartie, comme cela s’est produit des quantités de fois dans l’histoire de la monnaie gouvernée par des Etats. Puisqu’il n’y a pas de prêts, il n’existe pas de taux d’intérêt, si bien qu’il n’y a pas de problème de ce côté-là. Pour minimiser les risques d’inflation, la rémunération horaire des services rendus tant entre habitants qu’à la collectivité est fixée périodiquement par l’instance qui supervise et l’Institut d’émission et la BCP ; elle tient à jour un tableau de bord à la fois rigoureux et pédagogique que quiconque, même non membre, peut consulter – archives y compris – …et comprendre : transparence totale. Outre nous prémunir contre la banqueroute, nous devons aussi faire face à l’imprévu. D’autre part, nous avons mis en place un système d’adossement ; nos supporters confient des devises sur le long terme à notre BCP. Les nouveaux entrants compensent largement les sortants. Inutile de dire que nous recevons beaucoup de demandes d’explication, de visites, etc. à cet égard. Et l’adossement marche du feu de dieu !
Au final, la gratuité totale est tout-à-fait possible et nous ne manquons pas de la mettre en œuvre, un peu comme ça se passe au sein de la plupart des familles depuis que la notion de famille existe.
Certains tiennent en outre leur carnet individuel de services rendus (quand ces services n’ont pas été payés en monnaie interne, bien sûr, ni d’aucune autre manière !), ce qui, entre autres bénéfices, leur permet de partir en vacances (location à titre gratuit par des supporters du village, par exemple). L’audience du village s’accroît d’ailleurs pas mal par ce moyen.
Quant à la péréquation des revenus, elle s’opère effectivement, mais pas à l’échelle des l’ensemble du village, si bien qu’il existe indiscutablement des disparités entre les habitants. Mais est-ce un drame ? Là où c’est effectif, c’est au sein de « communautés ». Par communautés, il faut entendre des groupes de personnes – une ou plusieurs dizaines – qui ont opté pour un mode de vie en commun d’une manière plus intense que le mode de vie commun à tout le village. Exemple : ceux qui prennent la plupart de leurs repas en commun, ou dont les enfants prennent leurs repas en commun, avec cuisine commune donc, et tour de cuisine en général. Autre exemple : les naturistes, ceux qui ont pour point commun de vivre nus quand ils sont entre eux. Comme vous pouvez appartenir simultanément à plusieurs communautés, la péréquation des revenus pose quelquefois des problèmes de principe… En tout cas, nous avons écarté très tôt la péréquation des revenus à l’échelle du village entier, et ce pour deux raisons : primo parce que nous fuyons toute tentative d’administration centralisée, mais aussi parce que la péréquation des revenus est une marque de fihavanana et que cela ne peut avoir de sens qu’entre des gens qui se côtoient, se connaissent et se reconnaissent plus de points communs que la seule appartenance au village. Peut-être irons-nous plus loin un jour ? A titre d’exemple, l’une des communautés de repas en commun n’a décidé que passer à la péréquation des revenus qu’au bout d’un an de vie communautaire basée sur le principe moins ambitieux « de chacun selon ses moyens ».
J’ai dit qu’il n’y a pas de prêt. Ce n’est pas tout à fait vrai, puisque les gens se prêtent parfois des sommes à titre privé. Tant que ça n’interfère pas avec la vie du village entier, tout va bien ! Je n’ai d’ailleurs jamais entendu parler de prêt à intérêt. L’ajustement qui se pratique parfois entre somme à rembourser et somme empruntée est la prise en compte de l’écart entre les montants de la rémunération horaire aux moments des deux transactions.
Ce qui me frappe : l’aptitude des enfants à raisonner ces questions, pas plus compliquées pour eux que les robinets qui fuient et les baignoires qui débordent. Je le constate avec mes propres enfants, qui estiment que, moi, je n’y ai pas encore compris grand-chose.
Ah ! j’allais oublier le troc pur et simple, particulièrement courant dans les échanges entre le village et les autres habitants de la région. Nous produisons en ce moment plus de légumes que nous n’en consommons. C’est ce qui nous permet d’obtenir en échange du riz, que nous ne produisons guère encore, ou de la volaille. Pourtant, le troc ne se limite pas à la nourriture. Notre autonomie en énergie électrique nous permet d’en fournir à bon nombre de nos plus proches voisins, qui nous la paient en temps de travail. Je sais : si c’était à sens unique ça rappellerait les corvées d’antan, mais nous n’avons pas trouvé mieux que le troc pour l’instant. Ce qui me semble le plus intéressant concerne l’informatique : puisque nous disposons de pas mal d’ordinateurs et qu’il y en a parmi nous qui maîtrisent bien ce qu’on peut en faire, nous fournissons certains services à des habitants de la région, parfois très éloignés d’ailleurs, surtout des jeunes comme vous pouvez vous en douter. Et là aussi c’est le troc qui domine, d’après ce que je sais. Je connais au moins une personne qui fait faire ses lessives en échange. Aucune norme n’est fixée par le village, si ce n’est que le troc est, dans ce genre de cas, réputé préférable aux relations à base de l’argent du pays. Par contre, si certains « extérieurs » demandent à être payés en notre monnaie, nous n’avons aucune raison de le leur refuser. Nous savons d’ailleurs que cette monnaie est de plus en plus acceptée en dehors du village, y compris par des gens qui n’ont eux-mêmes aucun échange avec aucun des villageois. Cela tient au fait que les pêcheurs à qui notre petite conserverie achète le poisson se sont mis dès le début, de manière inattendue pour ne pas dire incompréhensible a priori, à demander à être partiellement payés en cette monnaie. Fétichisme ? Je n’en sais rien… La monnaie des humains n’a-t-elle pas toujours comporté une large part de fétichisme ? La diffusion de notre monnaie en dehors du village est-elle une bonne chose ? Là encore, je n’en sais rien… J’estime que nous avons besoin d’un peu plus de recul pour en juger.
Dernier volet, que j’ai oublié de citer en commençant : les « contributions ». Premier cas : des contributions ponctuelles en faveur d’un particulier qui  rencontre une difficulté nécessitant une dépense exceptionnelle ; comme nous n’avons pas instauré de « mutuelle » pour répartir d’avance les coups durs sur l’ensemble des membres, c’est au coup par coup que des appels sont lancés à tous : à chacun de voir comment contribuer ; ces contributions sont à fonds perdus. Second cas : les contributions en cas de difficultés de paiement du village lui-même à des fournisseurs extérieurs ; en ce cas, ou bien le village achète des devises aux membres qui le veulent bien, en les payant en monnaie interne, ou bien il s’agit d’un emprunt remboursable. Sans intérêt, ici encore. »

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« Il y a un bon quart de non-malagasy au village et l’apprentissage de la langue malagasy est exigée d’eux. On ne demande à personne de devenir un parfait locuteur du malagasy en trois mois, mais chaque étranger s’est engagé, avant même d’arriver ici, à s’y coller.
Une grande partie du travail à cet égard s’effectue sous forme de binômes bilingues d’apprentissage mutuel. Nous aimons concentrer nos modes de fonctionnement en formules, et en l’occurrence voici celle qui résume ce travail en binômes : « Apprendre la langue de l’autre en l’aidant à apprendre la mienne. » Par exemple, les malagasy qui désirent progresser en anglais deviennent les initiateurs – pas les profs ! nuance… – des anglophones, et vice-versa. »

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« Nous sommes un cas tout à fait particulier : nous avons été recrutés ici en groupe. Nous étions 38, tous musulmans. Deux ont quitté le village, mais les autres sont tous encore là, même si ça ne va pas sans difficulté de cohabitation. Avant de venir ici, nous constituions un groupe dispersé, mais après un an de réflexion et quelques visites au village, nous avons estimé préférable de nous regrouper ici pour un temps. Chacun a sa spécialité mais, tous, nous sommes attelés à scruter le Coran à la lumière des connaissances scientifiques actuelles. Le cheikh Si Boubakeur Hamza, un éminent traducteur de notre Livre Saint parle de « l’instinct qui pousse, selon la sagesse divine, tous les êtres à s’organiser en communautés qui exigent, pour être viables, que le travail de chaque membre serve tout le groupe. » mais nous ne voulions pas d’un regroupement exclusivement entre musulmans. Nous sommes de chauds partisans de la distinction entre vie profane et vie religieuse et, de ce fait, nous nous débarrassons de tout ce fatras qui englue aujourd’hui trop de musulmans, et qui empêche le monde de comprendre en quoi consiste réellement la chari’ia. L’islam est devenu un grave problème mondial à cause d’illuminés qui, pensons-nous, se contentent d’utiliser la religion pour d’autres buts. Trop de préceptes de la chari’ia n’ont plus le moindre sens aujourd’hui, et pour la plupart de ceux qui posent problème ils ne proviennent pas du Coran mais de la quantité d’écrits et de commentaires qui se sont amoncelés depuis la Révélation au Prophète. Pour tout dire, nous sommes pour des religions sans dogmes autres que le Coran, et surtout sans clercs, ce qui fait que nous sommes tout autant préoccupés par les dérives actuelles du christianisme, aux Etats-Unis par exemple.
Le Ramadan, que nous observons dans tous ses préceptes d’origine, est pour nous une période particulièrement forte. A noter : nous nous interdisons de causer trop de bruit la nuit à cette période.
Quant à nos autres activités ici, elles sont très diverses. »

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« J’appartiens au groupe qui organise ici, chaque mois, un concours interne, comme forme de dynamisation des intelligences. Le prochain aura pour thème la phrase de l’écrivain français Albert Camus « Ne prenez pas à l’Occident ce qu’il a de plus bête ». J’ai hâte de savoir… (rire)

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« Quand je suis arrivé ici, ils étaient déjà sept à être dans le coup. Deux d’entre eux ne sont plus là actuellement : l’un est mort – faut dire qu’il avait 87 ans quand je l’ai connu – et l’autre a jeté l’éponge. Moi, j’étais en France depuis sept ans, à me demander ce que je fichais là-bas et – surtout ! – qui j’étais devenu là-bas : progressivement ex-malgache, je savais que je ne serais jamais vazaha non plus. Le cul entre deux chaises… Quand j’ai appris ce qui se tramait ici, j’ai instantanément voulu quitter l’inconfortable posture que j’avais en France et dont je subodorais qu’elle serait encore celle de mes enfants, voire de mes petits-enfants, tant la reny malala met de générations à adopter ses habitants, d’aussi bonne volonté soient-ils. Ce qui m’a intéressé, lors de mon tout premier contact avec le groupe d’origine, ce fut qu’ils étaient préoccupés du lien entre le village à venir et les neo-vazaha de mon genre, pour beaucoup d’entre eux en quête de liens avec ce qui les a constitués depuis des générations et qui, chez la plupart d’entre eux, demeure latent sans discontinuer. Trop, parmi mes homologues les plus attachés à leur tanin-drazana – je parle surtout des hommes – regardaient du côté de la politique, estimant que ce domaine pourrait leur permettre d’exprimer et leurs qualités et surtout la juste appréciation  qu’ils estimaient avoir atteinte de ce qu’il faudrait faire pour sortir ce fichu pays de la place peu honorable qu’il occupe, en dépit de ses immenses richesses, au classement général des réussites mondiales. J’avoue n’avoir jamais caressé ce type de rêve, que j’ai rencontré chez tant d’Africains croisés en France et qui regardent nostalgiquement leur pays depuis Barbès-Rochechouart… Moi que le lycée avait formé au BTP, je rêvais de mettre la main dans le cambouis, mais pas dans celui-là. A Madagascar, depuis des décennies, mille crocodiles jouent ainsi au shaker, à gagné-perdu – sans oublier le ‘pour truquer c’est moi le plus fort’ hérité du colonisateur -, au point que la fonction politique s’est complètement discréditée auprès de ceux-là mêmes qu’il s’agit de représenter.
En fait, j’étais allé en France – pour être tout à fait exact : ma famille m’avait expédié en France – pour que je puisse revenir ici après avoir un peu mieux compris le monde. Ils avaient choisi pour moi « sciences po » puisque, disait mon père, c’était la géopolitique qui allait me permettre de « situer notre pays dans le concert des nations » : pétrole malgache ? grenier de l’Océan Indien ? C’était là ses questions. Moi, je me demandais plutôt si 1+1 ça faisait vraiment 2, question qui l’horripilait. C’est le quantique qui m’a aspiré en France. Et ma question est vite devenue « Comment aborder l’inconnu ? ». Nous rassurer à fortes doses de connu constitue la drogue la plus ordinaire des humains, toutes civilisations confondues jusqu’à ce jour, comme j’ai pu l’étudier après l’avoir constaté par moi-même. Nous convaincre d’avoir raison de penser comme nous pensons est même, je crois, l’activité principale de l’humain, et cela vaut autant en matière de religion qu’en ce qui concerne les techniques culturales… Mais laissons.
Je me suis mis en tête de réaliser, avec des amis laissés là-bas à leurs problèmes, quelques émissions de radio expérimentales pour partager le peu que nous pouvons savoir de ‘comment marche le monde ?’, en partant des questions posées par des gens de la région où nous nous trouvons : c’est quoi un cyclone ? le vélo a-t-il toujours existé ? Nous avons mis près de deux ans à trouver notre vitesse de croisière. Aujourd’hui, à partir d’une question qui nous arrive, nous pouvons réaliser en un mois quelque chose qui tient la route.
L’arrivée de la ‘non-école’ a fourni du sang frais à la radio. Tout naturellement, les non-élèves – comme ils aiment à se définir – ont voulu partager le savoir que leurs collègues leur reconnaissent ave d’autres jeunes des environs qu’ils rencontraient au cours de leurs déplacements ou dans les bas-poussière. Un jour, deux d’entre eux, à qui leurs collègues reconnaissaient une bonne connaissance des batteries d’accumulateurs, ont eu l’idée de réaliser une émission radio sur la question : comment ça marche, les divers usages, depuis l’automobile jusqu’au Finday et le capteur solaire, en passant par la transformation du courant alternatif en courant continu, et puis les prix, etc. L’émetteur a été trouvé assez facilement, et puis voilà. Avec l’aide de professionnels venus plus tard donner un coup de main, les choses se sont perfectionnées petit à petit, mais cette toute première émission est devenue une émission-fétiche, souvent rediffusée.

 Il y a bien des sujets qui ne peuvent pas « passer par la radio » : la mécanique-auto est un peu difficile à exposer par oral ! Mais depuis la première émission, il y en a eu une bonne cinquantaine. De fil en aiguille, la tâche en est venue à exiger trop de temps de la part des non-élèves, et d’autres villageois s’y sont donc mis aussi.
Une particularité : beaucoup d’émissions sont bilingues, selon un procédé qui permet aux auditeurs de se familiariser progressivement avec la langue la moins connue.
Nous visons désormais la diffusion d’une nouvelle émission par semaine, rediffusée trois fois dans la journée, à heures fixes. Elle peut être brève. Les meilleures sont rassemblées pour être vendues sous forme de cartes-mémoires au format MP3, dans les boutiques de recharge de crédits téléphoniques de la région.
Ce qui a beaucoup contribué à la réussite de la radio dans la région : les duplex qui se sont établis à la demande de certains fokontany.
Le prix qui nous a été décerné au Forum Media nous a aussi fait connaître à l’étranger, et nous a valu des contributions de mécènes. Ceux-ci, nous ne les citons jamais à l’antenne : nous ne sommes pas un argument publicitaire !
L’association « Au rythme de l’Afrique » a été une grande aide pour passer à la vitesse supétrieure. De cette collaboration est né, d’ailleurs, un autre secteur du village : les ateliers FabLab, qui intéressent d’ailleurs pas mal de gens extérieurs au village.
En collaboration avec une radio sénégalaise, implantée elle aussi dans un village un peu spécial, nous préparons une ambitieuse encyclopédie orale dont le principe sera de réunir des savoirs qui ne « dialoguent » généralement pas entre eux. Nous partirons une fois encore de la mécanique auto. Nous y identifions la notion de « transmission », notion en usage dans bien d’autres domaines que la mécanique auto : les télécommunications, l’hérédité, l’héritage, les savoirs en tous genres, le modelage des jeunes cervelles (morale, religions, etc.). L’idée est d’ouvrir un wiki dans l’internet pour explorer diverses notions de ce type, en passant en revue les divers domaines dans lesquels elles sont en usage. Bien entendu, il s’agit toujours de réaliser des émissions pour notre environnement proche. Mais passer par l’international pour ce faire contribuera à briser l’insularité mentale qui prévaut dans notre pays. »
Notre satisfaction : ce que nous produisons est prioritairement destiné aux jeunes qui ont dû abandonner leurs études, mais aussi à tous nos compatriotes que l’idée de « faire des études » n’a même jamais effleurés. Cette idée d’« études » comme sésame social me révulse. Il est clair que ça ne colle plus. L’ascenseur social est plus que grippé. Si la Tv devait servir à quelque chose, j’y rêverais bien d’un concours où l’on sélectionnerait non pas la plus grande réussite, mais la plus grande utilité collective. Ce qui manque – et c’est là la marque de l’individualisme négatif dans ce pays traditionnellement fihavanesque – c’est l’idée que notre richesse c’est nous. Non pas Moi. Non pas ma famille, non pas seulement mon clan de quelques centaines de personnes dont je suis plus ou moins solidaire. Non, non, le nous dont je parle c’est « ceux qu’on est, tous ensemble ». L’idée de fond, c’est de constituer une élite malagasy pour dans vingt ans : des gens qui auront oublié la manière actuelle de se satisfaire en ronchonnant à propos de ce qui arrive. Non pas pour singer l’occident en perdition, mais pour trouver comment faire avec ce que nous avons, tous ensemble. Nos richesses minières sont l’arbre qui cache la forêt. Tout le monde s’en félicite, mais se met aussitôt à se lamenter au sujet des 1 000 prédateurs qui sont en train de se substituer au colonisateur des temps anciens. Ce que nous avons, tous ensemble, c’est tout autre chose que les richesses de notre sous-sol ! L’élite à venir, c’est celle qui aura su intégrer enfin Madagascar dans le monde de dans vingt ans. »

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« Ma proposition, lorsque j’ai demandé à participer au village fut d’y créer une conserverie artisanale. J’en avais le projet à titre individuel depuis quelques années, et peut-être mon manque d’argent n’était-il qu’un prétexte pour ne pas passer à l’action ? Toujours est-il que j’ai trouvé dans le village une dynamique collective qui m’a revigoré : le signe d’espoir pour l’avenir que j’y ai perçu a remotivé le presque blasé que j’étais devenu à force de chômage. Résultat : nous sommes aujourd’hui  quatre personnes à faire fonctionner cette petite conserverie de poissons, plus une cinquième qui assure la distribution à la capitale mais qui n’est pas vraiment membre du village, du moins pas pour le moment. Il est possible que je gagne moins ma vie – étonnante, cette expression « gagner sa vie » non ? – que si je m’étais lancé seul dans une telle aventure. La première raison en est que nous ne « travaillons » que quelques heures par jour, sauf exception, comme la plupart des autres habitants du village : chacun choisit, en fait, le rythme qui lui convient. C’est un principe de base, étant entendu que ce qu’on nomme vulgairement « travail » n’est qu’une part de ce que nous effectuons ici. Il y a tellement d’autres tâches : nous rendre visite, nous disputer, ne rien faire, pêcher, écouter, faire la vaisselle, le ménage, la popote, méditer, nous informer, jouer, comprendre le monde ensemble, en débattre, faire l’amour, servir d’école aux enfants, voyager hors du village, trier le riz, et puis chanter… J’en oublie certainement. La seconde raison en est que la conserverie a pour but premier de fournir des ressources monétaires pour que le village continue de s’équiper, et puisse encore se développer à l’avenir. Ce qui fait que nous quatre ne sommes payés qu’au même titre que les autres habitants, y compris ceux qui ne « travaillent » pas. C’est la même société commerciale qui encaisse le produit de nos ventes et celui des ventes provenant des autres productions du village.
Certaines activités y échappent, elles concernent le voisinage – par exemple la fourniture d’électricité aux villages voisins – car il ne faut surtout pas que ces relations soient médiatisées par l’argent, c’est-à-dire dépersonnalisées il faut donc laisser la possibilité que s’y développe un troc. Et dans ce cas, il ne s’agit plus d’un troc de personne à personne puisque l’électricité est fournie par l’ensemble du village. Les termes en sont renégociés régulièrement, ce qui donne l’occasion de renouveler l’alliance concrète que nous avons avec eux.
Mais à peu près tous les stages de formation organisés ici, par exemple, connaissent le même régime que notre activité de conserverie : la société commerciale facture et encaisse, paie les factures afférentes à l’activité, et reverse la marge à la BCP. »

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« Cette année, je suis « d’entretien ». Jamais fait ça de ma vie. Et ça me plaît vraiment ! J’étais comptable. C’est d’ailleurs en tant que comptable que j’ai commencé ma vie de villageois, tout comme me femme, arrivée en même temps que moi. Il me semble – non, je suis sûr _ que je n’arriverais plus à passer des heures et des heures plongé dans des chiffres et des colonnes concernant des activités pour moi abstraites, à rêver de fitness pour éliminer le trop plein de sale stress, fitness de toute manière inaccessible vu le trop faible niveau de mes revenus.
Bon, ici, comme je vous l’ai dit, je suis « d’entretien ». J’espère, l’an prochain, être « de maintenance ». je me suis découvert – non, ce n’est pas vrai, je ne me les suis pas découvertes – des aptitudes à ce qu’on appelle un peu méprisamment la bricolage. Non, ce n’est pas vrai que je me les découvre, puisque tout au long de mon enfance ce fut mon occupation favorite. Mais mon père, fonctionnaire, rêvait pour moi d’une carrière de rond-de-cuir, et c’est ainsi que sans même me rendre compte que, au fond de moi, je le refusais, je suis entré dans le monde des chiffres, des bilans, des comptes de résultat et tout le fourbi. Ici, je revis. Même si nous, Malgaches, sommes de prodigieux bricoleurs, l’entretien n’est la plupart du temps pas notre point fort. Mais moi, j’y trouve mon compte. Et, une fois par semaine, je retrouve mes comptes, puisque j’accompagne deux des jeunes qui sont à la non-école ici, pour les aider à préparer le bac. Je n’enseigne pas – d’ailleurs, ça je ne saurais pas le faire – mais j’accompagne. Et, ça peut paraître paradoxal, j’apprends beaucoup de choses ! S’ils ne viennent pas à notre rendez-vous avec des questions, je n’ai rien à leur dire. Tout juste, éventuellement, leur faire des remarques sur les mauvaises tournures que j’ai détectées chez eux.
Ma nouvelle vie ici me donne une sensation d’utilité que je n’avais pas durant mes quinze années sous les ordres d’un chef-comptable lui-même sous les ordres d’un patron. Je crois bien que si, dans cette boîte, j’avais pu être « d’entretien » ou « de maintenance » ne serait-ce qu’à mi-temps, j’aurais pu m’y plaire. Mais, que voulez-vous, un comptable à l’entretien… !
Par contre, ce qui ne passe pas, c’est du côté de la famille, et surtout de celle de ma femme. Nous apparaissons comme des déviants. Il est vrai que la présence de naturistes au village a donné naissance à de folles rumeurs, du moins dans les zones éloignées d’ici. Or c’est justement au loin qu’habitent nos familles. La densité des relations que nous avons avec les villages voisins, au sein du fokontany et même au-delà, fait que ce groupe de naturistes apparaît tout au plus comme une curiosité et une source de mille plaisanteries. Mais au-delà… Il faut dire que la société malagasy est très marquée par le christianisme. Vous comprendrez donc que nous soyons devenus aux yeux de certains des suppôts de Satan. Quand bien même le village compte en son sein d’émpinentes figures du christianisme en la personne de deux traducteurs de la Bible en swahili.
Comme je vous l’ai dit, le bricoleur que je suis a bon espoir d’être « de maintenance » dans quelques mois. Par bonheur, il y a toujours un robinet qui fuit, un embrayage qui rend l’âme, un noiuveau capteur solaire à installer… (…) »

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« Je suis une « va-et-vient » comme on nous appelle ici. Non pas une rerelava, comme disent les Antandroy pour parler des gens qui ne sont bien nulle part et qui bougent tout le temps, mais quelqu’une qui partage son temps entre deux. Nous, les « va-et-vient », sommes considérés comme membres à part entière, prenant part aux décisions comme tout le monde quand nous sommes présents. En ce qui me concerne, je me partage entre la vie ici, où je ne passe malheureusement que quelques semaines par an pour le moment, et ma fonction de prof de physique-chimie dans un lycée de la capitale, où tout me désespère ! Mais ma petite famille ne se décide pas  quitter la ville. Et j’assume pour le moment. Ici, toutefois, la région ne me plaît qu’à moitié : il pleut trop souvent à mon goût, je préfère l’Ouest. Si bien que je suis volontaire pour aller avec d’autres créer un second village-laboratoire, qui est précisément envisagé dans l’Ouest. Cette fois, je m’y implanterai complètement. Et, d’après ce que je ressens en étant ici, j’ai toutes les raisons de penser que ce sera définitif. Mes enfants vont bientôt être grands, et j’aurai les coudées plus franches. Ce que j’apprécie surtout ici, et qui est la raison de mon fort attachement au village, c’est que nous essayons de donner une forme contemporaine aux valeurs traditionnelles malgaches, qui ont bien besoin, elles aussi, d’une nouvelle vie, les pauvres… Nous, malgaches, nous sommes tiraillés – le mot est faible ! il serait plus juste de dire « déchirés » – entre notre spécificité d’une part, ce qui nous a été injecté aux dix-neuvième et vingtième siècles par les occidentaux d’autre part, et enfin – avant même que nous ayons eu le temps de nous déprendre des séquelles du colonialisme – le déferlement massif de biens et de soi-disant besoins propagés par la mondialisation. Les symptômes de ce tiraillement sont visibles quotidiennement à la Tv malgache. Mais qu’y pouvons-nous ? C’est vrai que la vision du monde qui nous est propre risque de passer par pertes et profits. Cette disparition serait au moins aussi grave que celle de nos forêts. Bien sûr, certains, ailleurs, se moquent de nous parce qu’il nous arrive de sacrifier un zébu ! Personnellement, je n’ai aucun état d’âme à ce sujet : j’assume totalement ! Le travail de remise à jour de nos particularités est archi urgent ! Et la présence d’étrangers ici nous y aide grandement. Par exemple, nous avons beaucoup phosphoré sur la prise de décisions, et nous avons déjà pas mal expérimenté à ce sujet. On sait que, jamais, la décision à la moitié des voix n’a eu cours dans la tradition de notre pays. Mais nous savons aussi que le consensus sous la forme de domination des anciens ne peut plus tenir la route. Nous avons pu bénéficier ici d’une formation de longue durée donnée par un auteur californien spécialiste du consensus venu passer six mois avec le village. Malheureusement, pour ma part, je n’ai pu participer qu’à un seul stage intensif de quelques jours sous sa conduite, mais ça a suffi à m’éveiller à une tout autre conception de ce consensus. Ordinairement, on ne voit dans le consensus que l’aspect prise de décision. Mais sous la bannière du consensus, nous avons appris à ranger bien d’autres aspects de notre vie en commun. Ca m’a fait penser à ce qu’écrivait l’apôtre à sa communauté d’Ephèse « Vous êtes membres les uns des autres », ce qui constitue une bonne traduction du fihavanana selon moi. Il me semble que, ici, du moins à ce stade où nous en sommes, c’est la communauté de ceux qui s’occupent particulièrement des vieux qui a acquis la plus grande expérience à cet égard. Pour en avoir parlé longuement avec certains d’entre eux, je crois comprendre que c’est très exigeant au quotidien, mais que c’est une sacrée école de vie, dont ils estiment retirer beaucoup de bénéfices.
Pour en revenir à la démarche de modernisation de nos traditions, je crois qu’ici nous ne sommes pas encore sortis du conflit entre un attachement sentimental au passé – qui sert de refuge imaginaire, alors qu’il n’était pourtant vraiment pas rose ! – et le désir de muer. La solution passe par notre dépossession du passé : celui-ci est nous, sans que nous soyons lui. Il est clair que, quand l’un des étrangers d’ici nous invite à tirer jusqu’au bout les conséquences de notre originalité, nous sommes réticents, et parfois même nous lui faisons la gueule ! Mais s’il oublie ce qui nous caractérise, nous sommes prêts à l’injurier en le traitant d’impérialiste… Nous sommes tous un peu comme ça… Ca fait réfléchir ! En plus d’être un village – et un village qui évolue chaque jour -, nous sommes aussi, vraiment, un vivant laboratoire au jour le jour.
Il y a une chose qui me dérange, pourtant, ici, c’est que nous n’avons pas encore d’idées bien claires sur ce que serait demain un village vraiment populaire à Madagascar. Les découvrirons-nous ? J’espère ! Mais, bon, j’admets que ce n’est pas la priorité du moment. »

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« Je suis arrivée ici quand presque rien n’existait de ce qui existe à présent. Une annonce m’avait interpellée : « Recherche non-enseignant/e capable de conduire des non-élèves au bacc ». Mais j’étais bien vite retournée à mon occupation favorite en Belgique : enseigner la cuisine à des personnes n’ayant jamais cuisiné. Six mois plus tard, oubliée l’annonce, je reçois un e-mail d’un ami en visite à Madagascar : « Tu devrais venir ! » C’est peut-être bien le point d’exclamation qui m’a interpellée. Cet ami, familier de Madagascar et qui s’était décidé à apprendre la langue d’ici, me faisait valoir que c’était plus ou moins mon profil qui était recherché. Je suis venue, en principe pour quelques mois, et je ne suis plus jamais repartie. Plus exactement, je n’étais plus en mesure de repartir, tant j’avais trouvé chaussure à mon pied.
Au tout départ, il y avait ici trois jeunes que réunissait leur désir de préparer le bac ensemble, comme candidats libres. L’une de ces jeunes était inscrite à un cours par correspondance, et elle en faisait profiter les deux autres. Le village avait accueilli ces trois personnes et quelques personnes les aidaient dans leurs études. Mais ceux-ci ne se sentaient pas doués pour la pédagogie ; ils ont donc voulu passer le flambeau. Plusieurs personnes se sont succédé dans la fonction. Et puis le profil dont j’ai parlé plus haut a été défini. C’était au moment où le lieu s’est mis à accueillir non plus trois jeunes mais une douzaine. Comment cette initiative avait-elle germé ? Sur la base du constat suivant : beaucoup de jeunes Malgaches qui aimeraient poursuivre leurs études ne le peuvent pas pour des raisons financières. Comme la personne qui a mis en place ce dispositif était très préoccupé par la mauvaise qualité de l’enseignement à Madagascar – et même un brin anti-école tout simplement – il fut décidé que cela s’appellerait une non-école, et que ce serait réservé aux plus de dix-huit ans, histoire d’inventer un nouveau type de rapport pédagogique entre adultes. La marque de cette approche : chaque postulant devait prouver qu’il vient avec quelque chose à enseigner aux autres. C’est dans ce contexte qu’est né le slogan qui caractérise la non-école : « Apprendre ensemble à dévoiler le monde en cherchant chacun sa propre vérité ». Tsy misy manana ny ampy, fa sambatra izay mifanampy e !
La vie de ces jeunes s’est organisée autour de trois pôles : la préparation du bac proprement dite, l’enseignement mutuel (mécanique auto, cuisine, coiffure, etc.) ainsi que la diffusion des savoirs des uns et des autres dans l’environnement, par la radio par exemple, et enfin l’ensemble des tâches que nécessite un lieu de vie collectif. Le principal intérêt de ce dispositif réside selon moi dans le brassage qu’il est parvenu à effectuer. Les Malgaches aiment dire qu’ils sont répartis en dix-huit ethnies. D’érudits linguistes ont même identifié près de septante parlers, ou dialectes, bien distincts. Eh bien, il y a toujours eu ici des représentants de plusieurs dialectes, dialecte officiel inclus. Et puis on a vu arriver une jeune de Maurice, parfaitement anglophone, ce qui a apporté du sang neuf. Puis un jeune Français méridional est arrivé tout récemment. Lui, d’ailleurs, je doute fort qu’il reparte jamais…
En fait, la préparation du bac est l’arbre qui cache la forêt. Beaucoup de jeunes ne seraient pas venus ici s’il n’y avait pas eu cette non-école. Les réussites au bac, qui sont la règle, ont beaucoup contribué à la notoriété et à l’image positive du lieu, réduisant les appréhensions des familles. Pourtant, bien sûr, c’est le reste du programme d’activités de ces jeunes qui constitue la partie la plus importante de l’initiative. Ceux qui partent d’ici me semblent autrement prêts à affronter les difficultés de l’existence que la majorité des bacheliers ! Tous ne repartent pas, d’ailleurs, et ils sont un bon apport à la vitalité du village.
Voilà en quelques mots en quoi consiste cette non-école. Ah, j’allais oublier : elle ne comporte jamais plus de vingt-cinq personnes, et nous visons la parité homme-femme, parfois difficile à obtenir car les candidats masculins sont pour le moment archi-majoritaires. »

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« Quel bilan tirer de ces quelques années d’existence du village ? Sans doute le véritable bilan ne pourra-t-il être établi que dans dix ou quinze ans. A ce stade où nous en sommes, disons que le village fonctionne. Non sans difficultés parfois, mais comment pourrait-il en être autrement ? Nous visons deux objectifs, qui sont indissociables.
Primo, comme le dit le mot ‘laboratoire’ de l’intitulé : nous sommes ici pour mener ensemble des expérimentations. A mon sens, le plus extraordinaire est que nous parvenons – tant bien que mal, je le répète – à vivre en commun des expériences de types et de buts différents. Réussir une vie en commun est l’objectif de tous, mais chaque entité conduit ses propres expériences.

Secundo : donner envie à ceux qui vivent ici en ce moment d’inventer un nouveau Madagascar fraternel et honnête, où qu’ils aient l’intention de mener leurs activités dans le futur, les renforcer dans la confiance que c’est possible, et construire entre eux des relations telles qu’ils pourront toujours compter les uns sur les autres pour ce faire. L’enjeu est colossal, car de nombreuses forces, internes comme externes, tendent à dégrader Madagascar qui, en ce début de vingt-et-unième siècle est globalement en perte de repères. Comme peut-être toutes les sociétés de par le monde, d’ailleurs. Les maladies patentes des gens au pouvoir, ajoutées au rouleau compresseur de la création de besoins de produits marchands, dans un contexte d’appauvrissement massif, conduisent non seulement à la misère mais surtout à la désespérance d’en sortir jamais, individuellement comme collectivement. Il n’est que de constater le fort taux de déprime …dans ce pays du goût de vivre ! Les religions chrétiennes constituent certes un refuge contre la désespérance, mais remettre en état le moral des gens à l’échelle de la nation impliquerait sans doute une stratégie dont on n’aperçoit guère l’embryon. Je suis persuadée que la priorité pour ce pays est de créer une élite qui, dans quinze ou vingt ans aura une vision assez claire des possibles pour la définir, cette priorité. Sans doute faudra-t-il qu’ait émergé pour cela une ou deux dizaines d’autres lieux d’invention et d’expérimentation, au besoin très différents de celui-ci bien sûr.
Mais il ne s’agit pas seulement d’inventer un avenir heureux pour Madagascar. C’est partout sur la planète qu’il faut trouver comment contrecarrer les forces de précarisation générale qui résultent de ce qu’on appelle pompeusement « développement ». Il faudra mutualiser les expériences de « post-développement ». Pour ambitieux que soit cet objectif, nous devons chercher à l’atteindre modestement. C’est pourquoi le mix d’activités en vigueur ici doit faire la preuve à son échelle – ni mesquine ni grandiose – qu’il n’est pas irréaliste, même si le réalisme implique de « viser l’impossible ! »

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« La sécurité du village est assurée par l’ensemble des villageois. Il a bien été veillé à ce que le moins possible de fonctions « politiques » soient remplies par des gens spécialisés. Quand une fonction exige une compétence professionnelle elle est occupée par un professionnel, s’il y en a parmi nous. Mais, dans ce cas, on s’assure qu’il va transmettre au moins une partie de ses compétences à au moins une autre personne. Mais les fonctions comme la sécurité, le règlement des litiges, la gestion des déchets sont remplies par tout un chacun, à tour de rôle. Car la rotation est fortement encouragée, de manière à rendre chacun le plus polyvalent possible. Même ceux qui viennent ici avec des compétences qui les rendent indispensables dans telle ou telle fonction ont leur tour à prendre comme les autres. »

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« La plupart d’entre nous menons la plus possible nos activités domestiques à l’extérieur des habitations : tri et vannage du riz bien sûr, mais aussi préparation des légumes, repassage, tressage des cheveux, cuisson du riz, etc. Le ‘chacun chez soi’ est suspecté d’entraîner naturellement le ‘chacun pour soi’ ».

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« Pour nous faire connaître au-delà de la petite région où nous sommes implantés, nous avons une fois organisé un « concours de mora mora ». Sous cette appellation qui fait sourire, nous voulions exprimer que nous prenons très au sérieux cette attitude malgache devant le quotidien de l’existence.
Pour concourir, il fallait 1) donner une traduction de mora mora dans au moins une autre langue – le français, le chinois, l’anglais ou l’italien – et 2) rédiger en malgache ou dans l’une de ces langues un texte commentant l’affirmation « Si le mora mora n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Nous avons reçu 3 277 réponses et les dix gagnants ont été invités à venir séjourner ici durant quelques semaines ; ceux pour qui ce séjour était impossible ont parfois délégué quelqu’un d’autre pour les représenter. Bien sûr ces personnes ont dû mettre la main à la pâte durant leur séjour ! »

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« On vous l’a sans doute dit : je suis l’un des recruteurs actuels du village. Nous sommes toujours au moins deux dans cette fonction, et pour un temps limité : deux mois, trois mois, ça dépend. Moi-même, je ne suis ici que depuis trois mois, mais ma comparse, elle, a plus de « bouteille » : elle est arrivée ici, m’a-t-elle dit, alors que la tâche principale était encore le défrichage. Je n’ai donc pas sa longue expérience du village, mais j’ai l’expérience d’avoir été recruté il y a peu. De même que beaucoup pensent ici que le meilleur enseignement est donné par ceux qui ont appris récemment, et non d’un prof qui ne sait plus quelles sont les difficultés de l’élève à apprendre, de même l’on estime qu’un tout nouveau villageois a sa place en tant que recruteur.
Sauf cas d’une personne venue principalement pour demander de l’aide, chacun doit apporter quelque chose, une compétence, un projet, etc. ; et ce quelque chose doit être considéré comme compatible avec le village, et utile à ses buts.

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Qu’il y ait une librairie dans le village en étonne plus d’un. A Madagascar, le livre n’a généralement pas de place. Il n’y a pas de tradition de lecture. A part des livres religieux et quelques livres scolaires, l’édition locale est particulièrement anémiée. Et quant aux livres importés, ils sont généralement hors de prix au regard des revenus, même des revenus des membres de la très modeste classe moyenne.
Il a donc fallu inventer. Nous faisons acheter les livres de notre stock dans divers pays : tous sont d’occasion, mais tous aussi sont en bon état, voire en très bon état. Cette contrainte est imposée à nos collecteurs. La seconde contrainte, c’est que notre prix de revient, transport compris, doit rester en-dessous d’un demi US dollar.
La réflexion que nous menons sur le livre porte sur de tels aspects pratiques, mais – à force de nous interroger – nous avons constaté que sa production ressemble à celle des produits alimentaires. À l’échelle mondiale, entre un tiers et la moitié de la production agricole est gaspillée, comme si la surproduction était de règle. Eh bien dans le domaine du livre aussi : des millions de livres neufs partent comme on dit « au pilon ». Nous n’avons pas encore trouvé comment faire aboutir ici quelques-uns des « tuyaux » qui conduisent ces livres neufs au pilon, mais nous ne désespérons pas d’y parvenir !
Nous devons donc pour le moment nous contenter de faire venir des livres d’occasion. Comment avons-nous procédé ? Eh bien tout doux. Même si les habitants du village sont de plus grands lecteurs que la moyenne des habitants du pays, nous pensions qu’il ne suffisait pas de répondre à leur seule demande. Nous nous sommes inspirés des « villages du livre » européens qui, eux aussi promeuvent les livres d’occasion. C’est ainsi que nous sommes progressivement devenus une destination de week-end ou de vacances pour des gens aisés des petites villes voisines, avides de lecture. Et progressivement, des libraires de Madagascar ont aussi commencé à venir s’approvisionner régulièrement. C’est ainsi que nous assurons l’équilibre de nos comptes qui, sinon, serait demeuré hors d’atteinte. Notre point fort : le réseau d’acheteurs fiables que nous sommes parvenus à constituer. Nous encourageons vivement ses membres à mettre en circulation, après lecture, les livres qu’ils acquièrent ici.

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Sont membres du ‘Chapitre’, comme moi, pour une période donnée, ceux qui s’adonnent exclusivement à la tâche de « Moderniser la malgachitude ». Ils sont entretenus par les autres pour pouvoir mener à bien leur tâche. A ce stade, il est surtout question de réflexions. Notre mandat nous encourage à ressasser et explorer à fond une problématique et une seule.
Celle à laquelle je consacre l’essentiel de mon temps peut se résumer comme ceci : il ne s’agit pas de revenir à une malgachitude ancienne, mais de trouver comment en retenir l’essence, sans toutefois adopter la rationalité néolibérale, issue des Lumières, qui nous maintiendrait en dépendance.
Une autre membre du Chapitre s’est, elle, fixé pour tâche d’explorer le propos d’Amin Maalouf : « De la disparition du passé, on se console facilement ; c’est de la disparition de l’avenir dont on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui que j’ai connu dans ma jeunesse, c’est celui dont j’ai rêvé. »
Nous organisons régulièrement, entre nous et devant ceux qui le désirent, un tour d’horizon de ce à quoi nous conduisent nos réflexions. Il est supposé que, ainsi injectées dans l’ensemble du village, celles-ci vont féconder la réflexion de bon nombre d’habitants. Et, ma foi, c’est vrai qu’au fil des jours, nous sommes invités par d’autres habitants à échanger de manière informelle à partir de ce que nous avons émis lors de ces séances. Certains, par contre, estiment que c’est de l’intellectualisme pur, et qu’on perd donc son temps à procéder ainsi.

Et
Assange
?