Unabomber (extraits)

« Nous ne sommes pas les premiers à dire que le monde moderne semble devenir fou.

Les gens ne satisfont pas leurs besoins vitaux de façon autonome, mais en se comportant comme des rouages d’une énorme machine sociale.

L’homme primitif, acculé par un fauve ou poussé par la faim, peut se défendre ou partir à la recherche de nourriture. Il n’est pas certain de réussir, mais il n’est certainement pas sans ressource face à l’adversité. D’un autre côté, l’homme moderne est démuni face aux accidents nucléaires, aux substances cancérigènes dans la nourriture, à la pollution, la guerre, l’augmentation des impôts, les intrusions dans sa vie privée, et en général face aux phénomènes sociaux ou économiques à l’échelle de la nation qui peuvent détruire son mode de vie. Il est vrai que l’homme primitif est démuni face à certains périls, la maladie par exemple. Mais il accepte stoïquement le risque de maladie. Cela fait partie de la nature des choses2, ce n’est la faute de personne, ou alors d’un démon, contre lequel on ne peut rien. Mais ce que subit l’homme moderne est l’œuvre de l’homme. Ce n’est pas dû à la malchance, mais ça lui est imposé par d’autres personnes qu’il est incapable, en tant qu’individu, d’influencer.

Nous pouvons faire ce que nous voulons tant que c’est anodin. Mais quand cela devient important, le système a tendance à réguler nos comportements progressivement.

La plupart d’entre nous ne peuvent survivre qu’en étant l’employé de quelqu’un.

La société techno-industrielle ne peut pas être réformée pour l’empêcher de réduire progressivement la sphère de la liberté humaine : être en mesure de contrôler (soit seul, soit au sein d’un petit groupe) sa propre vie jusqu’à sa mort ; nourriture, habillement, gîte, et défense contre tous les dangers qui peuvent advenir dans son environnement.

Le système doit forcer les gens à se comporter d’une manière qui s’éloigne de plus en plus des schémas naturels du comportement humain. Par exemple, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens, et d’ingénieurs. Il ne peut fonctionner sans eux. Les adolescents sont soumis à une très forte pression pour exceller dans ces domaines. Il n’est pas naturel qu’un adolescent passe le plus clair de son temps assis à un bureau absorbé par ses études.

La plupart des individus sont incapables d’exercer une influence sur les décisions importantes qui affectent leurs vies. Il n’y a aucun moyen concevable de remédier à cela dans une société technologiquement avancée.

Le système ne peut pas exister pour satisfaire les désirs des hommes. Au contraire, c’est le comportement des hommes qui est modifié pour s’adapter à ceux du système. C’est le propre de la technologie, car le système est soumis non pas à une ou des idéologies, mais aux contraintes techniques.

Le concept de « santé mentale » dans notre société est principalement défini par la capacité d’un individu à se comporter en accord avec les besoins du système, et, ce, sans manifester de signes de stress.

Pour des raisons purement techniques, il n’est pas possible pour la majorité des individus ou des petits groupes d’obtenir une véritable autonomie dans une société industrielle.
Même un indépendant a généralement une autonomie limitée. En dehors de la nécessité de se conformer aux réglementations gouvernementales, il doit s’insérer dans le système économique et se plier à ses contraintes. Par exemple, lors de l’émergence d’une nouvelle technologie, l’indépendant est souvent obligé de l’adopter, qu’il le veuille ou non, s’il veut demeurer compétitif.

Le seul code éthique qui protégerait la liberté serait celui qui interdirait toute manipulation génétique sur l’homme ; or vous pouvez être sûrs qu’un pareil code ne sera jamais appliqué dans une société technologique. Tout code qui réduirait l’ingénierie génétique à un rôle mineur ne tiendrait pas longtemps, car la tentation offerte par l’immense pouvoir que confère la biotechnologie serait irrésistible.

Il n’est pas possible de réaliser un compromis durable entre technologie et liberté, car la technologie est de loin la force sociale la plus puissante ; elle empiète continuellement sur la liberté, de compromis successifs en compromis successifs.

Quand un nouvel artefact technologique est introduit en tant qu’option qu’un individu peut refuser ou accepter, il ne reste pas souvent optionnel. Dans la majorité des cas, la nouvelle technologie change la société de telle façon que les gens se trouvent contraints de l’utiliser.

Une fois qu’un artefact a été introduit, les gens deviennent généralement dépendants de lui, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un artefact plus récent. Ce ne sont pas les individus qui deviennent dépendants, mais le système tout entier (Imaginons ce qui arriverait à l’heure actuelle si les ordinateurs disparaissaient).

Ainsi le système ne peut avancer que dans une seule direction, vers toujours plus de progrès technique. La technologie oblige continuellement la liberté à reculer – sauf destruction complète du système technologique tout entier.

La technologie avance à grande vitesse et menace la liberté de tous côtés à la fois (surpopulation, lois et réglementations, sur-dépendance de l’individu vis à vis des grandes organisations, propagande et autres techniques psychologiques, manipulations génétiques, violation de la vie privée par les systèmes de surveillance et les ordinateurs, etc …). Résister à chacun de ces dangers requerrait une longue lutte sociale différente. Ceux qui veulent protéger la liberté sont submergés par l’incroyable nombre de nouvelles attaques et la vitesse à laquelle elles se propagent, ce qui les rend dérisoires et les accule à la reddition. Combattre chacun de ces dangers séparément serait futile. Un succès ne peut être espéré qu’en combattant le système technologique dans son ensemble ; mais ceci est une révolution et pas une réforme.

Même si les réformistes arrivaient à poser un jalon contre la dégradation à venir de la liberté face à la technologie, la plupart relâcheront leur attention et se consacreront à des activités plus agréables. Mais les scientifiques, eux, resteront actifs dans leurs laboratoires, et la technologie et ses progrès repartiront de plus belle, en dépit des barrières, pour exercer de plus en plus de contrôle sur les individus et les rendre encore plus dépendants du système.

Ni les accords sociaux, ni les lois, les institutions, les coutumes ou l’éthique ne peuvent fournir une protection durable contre la technologie. L’histoire montre que tous les accords sociaux sont transitoires ; ils évoluent ou disparaissent parfois. Mais les avancées de la technologie sont permanentes au sein d’une société donnée.

La technologie est une force sociale bien plus puissante que l’aspiration à la liberté. Mais des réserves doivent être faites quant à ce constat. Il apparaît que dans les prochaines décennies, le système techno-industriel sera agité par de violents remous dus aux problèmes sociaux et environnementaux, et spécialement ceux dus au mal-être humain (aliénation, rébellion, hostilité, un certain nombre de difficultés psychologiques et sociales). Nous espérons que ces remous que le système ne manquera pas d’affronter le feront s’effondrer, ou du moins l’affaibliront suffisamment pour qu’une révolution éclate et soit victorieuse ; à ce moment là, l’aspiration à la liberté aura prouvé qu’elle est plus forte que la technologie.

Si le système industriel s’affaiblit, nous devons en profiter pour le détruire. Si nous ne le faisons pas et lui laissons le temps de se remettre, il nous dépouillera définitivement de toute liberté.

La technologie a des avantages clairement mis en avant, alors que la liberté est une abstraction dont la signification varie d’un individu à l’autre, et sa perte est facilement dissimulée par la propagande et les discours mensongers. Et notons cette importante différence. Il est possible que nos problèmes d’environnement (par exemple) soient un jour résolus grâce à un plan clair et rationnel, mais il ne le seront que parce que cela rentre dans les intérêts à long terme du système de résoudre ces problèmes. Mais ce n’est pas dans l’intérêt du système de préserver la liberté ou l’autonomie des petits groupes. Au contraire, son intérêt est de contrôler le comportement humain sur la plus large échelle possible. Ainsi, si des considérations pratiques pourront éventuellement forcer le système à entreprendre une action pour la préservation de l’environnement, de semblables considérations le forceront à prendre en main de façon encore plus drastique le comportement humain (de préférence par des moyens indirects qui dissimuleront l’effritement de la liberté).

La seule méthode est de mettre à bas le système techno-industriel dans son ensemble. Ceci implique une révolution, pas nécessairement une insurrection armée, mais un changement radical et profond dans la nature de notre société. Les gens ont tendance à penser que du fait que la révolution engendre de plus grands changements que la réforme, elle est plus difficile à mettre en œuvre que cette dernière. En fait dans certaines conditions, la révolution est plus aisée que la réforme. Ceci vient de ce qu’un mouvement révolutionnaire peut inspirer bien plus d’enthousiasme qu’une réforme. Cette dernière en général n’offre qu’une solution à un problème social particulier. La révolution propose de résoudre tous les problèmes en une fois et recréer un monde nouveau ; elle procure un idéal à ceux qui prendront les plus grands risques et assumeront les plus grands sacrifices. Pour toutes ces raisons, il pourrait être plus facile de détruire tout le système technologique que de mettre en application des restrictions efficaces et durables envers le développement d’applications dans un quelconque secteur de la technologie.

Pour les révolutions françaises ou russes, il est possible que seule une minorité était impliquée dans la révolution, mais cette minorité était assez forte et activiste pour devenir la force dominante de la société.

Dans le passé, la nature humaine avait mis certaines limites au développement des sociétés. Les gens ne pouvaient être contraints indéfiniment. Mais aujourd’hui, les choses ont changé, car la technologie propose des moyens de changer les êtres humains.

Il est évident que l’augmentation des cas de dépression provient de certaines conditions existantes dans notre société. Au lieu de faire disparaître les conditions dépressiogènes, la société moderne leur fournit des antidépresseurs. En effet, ces substances permettent de modifier le comportement d’un individu de façon à ce qu’il tolère des conditions qu’il ne supporterait pas autrement.
Les substances psychotropes ne sont qu’un des exemples de contrôle du comportement humain.
Voyons les autres. D’abord, il y a les techniques de surveillance. Il y a les méthodes de propagande, dont les médias de masse sont les vecteurs les plus efficaces. L’industrie du « divertissement » (entertainment) est un important outil psychologique du système :

La plupart des hommes primitifs, lorsqu’ils ne travaillaient pas, étaient satisfaits de rester assis à ne rien faire, car ils étaient en paix avec eux-mêmes et avec le monde. Mais la plupart des hommes modernes doivent être occupés ou divertis, sans quoi il s’ennuient, c.à.d ils deviennent nerveux, instables, irritables.

D’autres techniques sont encore plus sournoises que les précédentes. L’éducation est devenue une technique scientifique pour contrôler le développement des enfants. Les techniques « parentales » que l’on enseigne aux parents sont destinées à faire accepter aux enfants les valeurs fondamentales du système et à rester sur les voies qui lui sont utiles.

Les techniques psychologiques seules sont insuffisantes pour adapter les êtres humains au type de société que secrète la technologie. Des méthodes biologiques seront certainement utilisées.

La société industrielle semble devoir entrer dans une période de turbulences, due en partie aux problèmes du comportement humain, et aussi à ceux de l’économie et de l’environnement. Et une large part des problèmes économiques et environnementaux du système provient de la façon dont se comportent les êtres humains. L’aliénation, la faible estime de soi, la dépression, l’hostilité, la rébellion ; les enfants qui ne veulent pas étudier, les gangs de jeunes, la consommation de drogue, les viols, les sévices à l’encontre des enfants, les autres délits, le sexe unsafe, les grossesses chez les adolescentes, la surpopulation, la corruption de la classe politique, la haine raciale, les rivalités ethniques, les conflits idéologiques aigus (pour ou contre l’avortement, par exemple), l’extrémisme politique, le terrorisme, le sabotage, les groupes anti-gouvernementaux ou anti-sociaux. Tout cela constitue une menace pour la survie du système. Il va être forcé de prendre des mesures efficaces pour contrôler le comportement humain. La société techno-industrielle devra modifier les êtres humains, que ce soit par des moyens psychologiques ou biologiques, ou les deux.
Dans le futur, le social ne s’adaptera pas aux besoins des individus, mais ces derniers s’ajusteront pour répondre aux demandes du système.

Le contrôle technologique sur le comportement humain n’est pas le produit d’un totalitarisme conscient ou même pour ouvertement restreindre les libertés. Chaque pas sur le chemin de la prise de contrôle de l’esprit humain a été pensé comme une réponse rationnelle à un problème qui se posait à une société. Dans beaucoup de cas, des justifications humanitaires ont pu être mises en avant.

Le contrôle du comportement humain se fera non pas du fait d’une décision calculée des autorités, mais au fur et à mesure d’une évolution sociale (une évolution rapide, toutefois). Il sera impossible de lui résister, car chaque étape, considérée en elle-même, apparaîtra comme bénéfique, à plus ou moins long terme, ou du moins, le mal créé par cette avancée semblera moindre que celui qui aurait été produit si elle n’avait pas eu lieu.

La plupart des sociétés primitives avaient une faible criminalité en comparaison de la nôtre, même si elles n’avaient aucun moyen sophistiqué de suivi des enfants, ni de systèmes élaborés de répression. Comme il n’y a pas de raison de supposer que l’homme moderne ait plus de dispositions innées que son ancêtre pour le mal, notre forte criminalité doit être due à la pression que la modernité fait peser sur les gens, dont beaucoup ne peuvent, ni ne pourront s’adapter. Ainsi un traitement pour annihiler des dispositions criminelles potentielles est, au moins en partie, un moyen de reformater les gens pour qu’ils soient « aptes » au système.

Un moyen de réduction du stress existe déjà : le divertissement de masse. Son utilisation est « optionnelle » : aucune loi ne nous oblige à regarder la télévision, écouter la radio ou lire les magazines. Tout le monde se plaint de la nullité de la télévision, mais presque tout le monde la regarde.

Sans l’industrie du spectacle, le système n’aurait pas été capable de nous contraindre à un tel stress que celui que nous subissons.

En supposant que la société techno-industrielle survive, il est hautement probable que la technologie acquerra un contrôle presque absolu sur le comportement humain. Il a été établi, sans le moindre doute, que la pensée et le comportement humain ont un fondement majoritairement biologique. Comme l’ont démontré de nombreuses expériences, des sentiments comme la colère, le plaisir, la faim et la peur peuvent être activées ou désactivées grâce à des stimulus électriques sur les parties appropriées du cerveau. De même pour la mémoire.

L’homme lui-même sera aussi radicalement modifié que l’ont été son environnement et son mode de vie.

Est-ce que la résistance populaire empêchera le contrôle technologique du comportement humain ? Ce serait le cas si l’on tentait d’imposer un tel contrôle d’un coup.

Comme ce dernier s’insinuera progressivement, il n’y aura aucune résistance au bout du compte.

Si le système réussit assez rapidement dans son entreprise de contrôle du comportement humain, il pourra probablement survivre. Nous pensons que cela pourrait se faire d’ici quelques décennies, disons 40 à 100 ans.

Sa conclusion logique est le contrôle absolu de tout ce qui vit sur terre, y compris les hommes et les animaux supérieurs.

Seul un nombre limité de gens auront un pouvoir réel, et même ceux-ci n’auront qu’une liberté limitée, car leur comportement sera trop régulé, comme de nos jours nos politiciens ou nos dirigeants de multinationales.

Une fois la période difficile passée, le système augmentera sa puissance de contrôle encore plus vite, car il ne sera plus freiné par ce que nous connaissons actuellement. La survie n’est pas la seule motivation pour étendre son pouvoir. Les techniciens et les scientifiques satisfont leur besoin de pouvoir3 en résolvant des problèmes techniques. Il continueront donc à le faire avec un enthousiasme intact. Pour « le bien de l’humanité », bien entendu.

Supposons que la lutte des prochaines décennies s’avère trop forte pour le système. S’il s’effondre, il y aura certainement une période de chaos, une « ère de troubles » comme l’histoire en a déjà enregistré dans le passé. Il est impossible de prédire ce qui émergera de cette période troublée, mais la race humaine n’aura pas d’autre chance. Le plus grand danger serait que la société industrielle se reconstitue peu à peu après l’effondrement. Il y a certainement de nombreuses personnes (avides de pouvoir tout particulièrement) qui seront pressés de voir les usines fonctionner de nouveau. Par conséquent, ceux qui haïssent la servitude qu’impose le système s’attelleront à deux tâches. Premièrement, ils doivent maintenir une tension sociale de façon à affaiblir le système pour que la révolution devienne possible. Deuxièmement, il est nécessaire de développer et de propager une idéologie qui s’oppose à la propagande techno-industrielle et qui permettra de l’éradiquer à jamais. Les usines doivent être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

Le système techno-industriel ne sera vulnérable que si ses propres problèmes de développement interne l’ont conduit à de graves dysfonctionnements.
Il est naïf de croire que la technologie peut-être éliminée par phases graduelles de manière contrôlée.

Le système a déjà causé et continue à causer une immense souffrance partout dans le monde. Les cultures traditionnelles, qui pendant des siècles ont assuré un équilibre entre les individus et leur environnement, ont été laminées au contact de la société industrielle, et le résultat à été un immense champ de problèmes économiques, sociaux, environnementaux et psychologiques.

La Révolution industrielle était censée éliminer la pauvreté, répandre le bonheur, etc.

Comme l’a montré le passé, le progrès technique amène de nouveaux problèmes bien plus vite que les anciens ne peuvent être résolus.

La technologie a placé la race humaine à un endroit d’où il n’est pas facile de trouver une issue facile.

Il n’est pas certain du tout que la survie de la société industrielle provoquera moins de douleurs que son effondrement.

Supposons maintenant que les informaticiens n’arrivent pas à développer une intelligence artificielle digne de ce nom, ce qui rendra le travail humain encore nécessaire. Même ainsi, les machines prendront à leur compte la majorité des travaux les plus simples, ce qui entraînera un accroissement des travailleurs à faible qualification inemployés (C’est ce qui arrive actuellement. Beaucoup de gens ne trouvent pas de travail ou avec les plus grandes difficultés, parce que pour des raisons intellectuelles ou psychologiques, ils ne peuvent acquérir le niveau de compétences requis pour se rendre utiles pour le système). Ceux qui travaillent sont soumis à des pressions croissantes ; ils auront besoin de plus en plus de stages, de plus en plus de compétences diverses et pointues, et devront même se montrer encore plus efficaces, conformes et dociles, car ils ne seront désormais rien de plus que des cellules dans un organisme géant. Leurs tâches deviendront extrêmement spécialisées ce qui fait que leur travail sera, en un sens, déconnecté du monde réel. Le système utilisera tous les moyens dont il dispose (psychologiques/biologiques) pour formater les gens, les rendre dociles, pour qu’ils acquièrent les compétences dont le système a besoin et qu’ils « subliment » leur besoin de pouvoir au travers des tâches qui leur seront dévolues.

Il est possible que les machines s’emparent du travail vraiment important, vital, tandis que les hommes ne se consacrent qu’à des tâches secondaires. Ainsi les gens passeraient-ils leur temps à cirer les chaussures des autres, à faire des paquets-cadeaux, etc. Cela nous paraît une manière de finir des plus méprisables pour la race humaine, et nous doutons que beaucoup de personnes s’épanouiront dans de telles activités ineptes. Ils voudront chercher d’autres, de plus dangereuses alternatives (drogues, criminalité, cultes, « hate groups ») sauf s’il sont psychologiquement ou biologiquement formatés pour s’adapter à pareille existence.

Dans longtemps (disons dans quelques siècles), il est probable que ni l’homme, ni les organismes supérieurs n’existeront sous la forme que nous leur connaissons maintenant, car à partir du moment où vous commencez à modifier des espèces à l’aide de l’ingénierie génétique, il n’y a pas de raisons de s’arrêter en si bon chemin.

Et si l’homme ne s’adapte pas à ce nouvel environnement en étant artificiellement formaté, alors il s’y adaptera au long d’un douloureux processus de sélection naturelle.

Il serait préférable de jeter aux ordures tout ce système puant et d’en assumer les conséquences.

La plupart des gens qui comprennent quelque peu ce que le progrès technologique est en train de nous faire n’en adoptent pas moins une attitude passive car ils pensent que tout cela est inévitable.

Les sociétés russe et française, plusieurs décennies avant leurs révolutions respectives, avaient montré des signes croissants de tensions et de faiblesse. Dans le même temps, des idéologies étaient développées qui offraient une vue du monde radicalement différente de l’ancienne.

Les deux tâches à mettre en œuvre sont : l’augmentation du stress et de l’instabilité sociale, le développement et la propagation d’une idéologie opposée à celle dispensée par le système techno-industriel. Quand le système deviendra suffisamment instable et soumis à de rudes pressions, une révolution contre la technologie deviendra possible.

Si une idéologie veut bénéficier d’un soutien enthousiaste, elle doit avoir des idéaux positifs tout autant que négatifs ; il faut être pour quelque chose tout autant que contre autre chose. L’idéal que nous proposons est la Nature. C’est-à-dire la nature vierge : tout ce qui vit et se développe sur Terre en dehors de toute interférence et contrôle humain. Et avec la nature vierge, nous incluons la nature humaine, c.a.d ces aspects du comportement humain qui ne sont pas sujet aux régulations d’une société organisée, mais dus à la chance, au hasard, ou à Dieu (selon vos croyances ou opinions philosophiques). La Nature fournit un contre-idéal parfait à la technologie. La nature (qui est en dehors du pouvoir du système) est à l’opposé de la technologie (qui cherche à accroître indéfiniment le pouvoir du système). La plupart des gens estiment que la Nature est belle ; elle bénéficie certainement d’un très fort attrait populaire. La nature s’occupe très bien d’elle-même : c’est une création qui a existé longtemps avant que l’homme n’apparaisse et, durant des millénaires, différents types de sociétés humaines ont coexisté avec la nature sans lui infliger de sérieux dommages.
Pour lever la pression sur la nature, il n’est pas nécessaire de créer un nouveau type de rapports sociaux, il suffit de se débarrasser de la société technologique. Nous vous accordons que cela ne résoudra pas tous les problèmes. Quoiqu’il en soit, se débarrasser de la société industrielle sera en soi un grand acte. Cela débarrassera la nature de la majorité de ses tourments, et lui permettra de panser ses plaies. Cela nous débarrassera de la capacité de la société organisée d’accroître son contrôle sur la nature (nature humaine comprise).

Quel que soit le type de société qui existera après la disparition du système industriel, il est certain que la plupart des gens vivront près de la nature, car en l’absence de technologie avancée, il n’y a pas d’autre moyen de vivre. Pour se nourrir, il devront être paysans ou bergers ou pêcheurs ou chasseurs, etc… Et, de manière générale, l’autonomie locale aura tendance à croître, puisque l’absence de technologie avancée et de communications rapides limiteront la capacité des gouvernements ou autres grandes organisations à contrôler les communautés locales.
Comme conséquences négatives de l’élimination de la société industrielle – eh bien, nous ne serons plus des coqs en pâte, ni quoi que ce soit d’approchant.

La plupart des gens détestent les problèmes psychologiques. Pour cette raison, ils évitent les réflexions profondes à propos des problèmes sociaux, et préfèrent des options simples : ceci est totalement bon, et cela totalement mauvais.

L’histoire est faite par des minorités agissantes, déterminées, pas par la majorité, qui a rarement une vue claire et précise de ce qu’elle veut réellement. Avant que ne soit venue l’heure du coup de boutoir final de la révolution, la tâche des révolutionnaires sera moins d’avoir l’appui de la majorité que de fonder un noyau de gens extrêmement décidés. L’objectif doit être de créer un noyau de personnes qui seront opposés au système industriel de façon censée et réfléchie, capables d’apprécier tous les tenants et aboutissants, et d’assumer le prix à payer pour se débarrasser du système. On doit s’adresser à ces gens de la manière la plus rationnelle possible. Les faits ne doivent pas être intentionnellement déformés et un langage émotionnel doit être proscrit.

A un second niveau, l’idéologie doit être propagée sous une forme simplifiée qui doit permettre à la masse de percevoir le conflit entre la technologie et la nature en des termes dénués de toute ambiguïté. Mais, avant le combat final, les révolutionnaires ne doivent pas espérer avoir la majorité du peuple avec eux.
Le conflit doit se dessiner entre la masse du peuple et l’élite détentrice du pouvoir dans la société industrielle : politiciens, scientifiques, hommes d’affaires de haut niveau, etc.
Il ne doit pas se dessiner entre les révolutionnaires et le peuple : c’est une question d’optique selon que vous condamnez les industries du marketing et de la publicité, ou que vous condamnez le public pour se laisser ainsi manipuler.

On doit y réfléchir à deux fois avant d’encourager d’autres conflits que ceux qui adviennent entre la techno-élite et la masse. Les autres tendent à distraire l’attention des conflits primordiaux entre la techno-élite et la masse, entre la technologie et la nature.
Le type de révolution que nous avons en tête n’implique pas nécessairement une insurrection armée contre un gouvernement. Elle peut impliquer ou non l’usage de la violence, mais elle ne sera pas une révolution politique. Elle doit se polariser sur l’économie et la technologie, pas sur la politique. En fait, les révolutionnaires doivent même éviter tout rapport au politique, de manière légale ou non, jusqu’à ce que le système soit acculé et ait prouvé aux yeux de presque tous son échec.

Supposons par exemple qu’un parti écologiste ait la majorité au congrès suite à une élection. Pour éviter d’avoir à trahir ou édulcorer leur propre idéologie, ils devront prendre des mesures drastiques pour passer d’une économie de développement à une économie de « croissance zéro ». Le résultat apparaîtra désastreux à l’homme moyen : le chômage grimpera en flèche, etc …Même si les pires inconvénients peuvent être évités grâce à une habileté surhumaine, les gens devront tout de même abandonner une partie du confort dont il étaient devenus dépendants. L’insatisfaction augmentera, le parti écologiste sera discrédité et les révolutionnaires auront subi un sérieux revers. Pour cette raison, les révolutionnaires ne doivent pas essayer d’acquérir un pouvoir politique jusqu’à ce que le système se soit mis dans un tel pétrin que n’importe quel échec sera perçu comme provenant intrinsèquement du système lui-même.
La différence entre un système techno-industriel « démocratique » et un contrôlé par des dictateurs est infiniment moindre que celle entre un système techno-industriel et un qui ne l’est pas.

La révolution contre la technologie devra probablement être une révolution des outsiders, une révolution venue du bas et non pas du haut.

Les individus modernes ou les petits groupes d’individus ont bien moins de pouvoir que l’homme primitif n’en avait. De manière générale, l’énorme pouvoir de l’homme moderne sur la nature est exercé non par des individus ou des petits groupes, mais par d’énormes institutions. L’individu a seulement les pouvoirs technologiques que le système choisit de lui octroyer. Son pouvoir personnel sur la nature est très faible. Les individus des sociétés primitives et les groupes restreints avaient à l’époque un pouvoir considérable sur la nature, ou il serait plus juste de dire qu’il avait du pouvoir au sein de la nature.

Si l’homme primitif a fait des dommages négligeables à la nature, c’est parce que le pouvoir collectif des sociétés primitives était ridicule comparé à celui de notre société industrielle.

Jusqu’à ce que le système soit définitivement démantibulé, sa destruction doit être l’unique but des révolutionnaires. Tous les autres buts disperseront l’effort. Plus grave, si les révolutionnaires se permettent de poursuivre d’autres buts, ils seront tentés d’utiliser la technologie comme moyen d’arriver à leurs fins : ils retomberont dans le piège technologique, car la technologie moderne est un système unifié, aux parties étroitement imbriquées ; vouloir n’en n’utiliser qu’une partie obligera à l’utiliser dans sa quasi-totalité, ce qui au bout du compte la laissera presque intacte.
N’oubliez jamais que vis-à-vis de la technologie, la race humaine est comme un alcoolique devant un tonneau de vin.

(pourtant) Il serait sans espoir pour les révolutionnaires d’essayer de s’attaquer au système sans utiliser quelques moyens qu’offre la technologie moderne. Au moins, les moyens de communications pour faire passer leur message. Mais ils ne doivent le faire que dans un seul but : attaquer le système techno-industriel.

On prétend que la technologie a toujours progressé au cours de l’histoire, et qu’il est donc impossible qu’elle régresse. Mais cette affirmation est fausse.
Nous distinguerons deux types de technologie que nous appellerons technologie de base (à petite échelle) et technologie systémique(dépendante de grosses infrastructures). La technologie de base est celle qui est utilisée par de petites communautés sans assistance extérieure. La technologie systémique est celle des grosses organisations sociales.
Nous sommes d’accord que dans le cas de la technologie de base, aucun exemple de régression significatif n’a eu lieu.
Mais la technologie systémique régresse quand l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre. Quand l’Empire romain se désintégra, la technologie de base romaine perdura car n’importe quel artisan adroit de village pouvait, par exemple, construire une roue à aube, ou un forgeron faire de l’acier suivant les méthodes romaines, et ainsi de suite. Mais la technologie romaine systémique, elle, régressa. Leurs aqueducs finirent par être hors d’usage et ne furent jamais réparés. Leurs techniques de construction furent perdues. Leur système sanitaire urbain fut oublié, ce qui fait que celui des villes européennes n’atteint que récemment le niveau de celui de la Rome antique.

La révolution doit être internationale et à l’échelle de la planète. Elle ne peut être circonscrite dans un cadre national. Les révolutionnaires doivent être favorables aux mesures qui tendent à unifier l’économie mondiale. Il sera plus facile de détruire le système techno-industriel à l’échelle planétaire si l’économie est tellement globalisée qu’un effondrement dans un pays du G7 entraînera la même chose dans toutes les nations industrialisées.

Du fait de leur besoin de rébellion et d’insertion dans un mouvement, les »gauchistes » ou les personnes ayant une psychologie semblable, sont souvent attirés par un mouvement protestataire ou activiste dont les buts et le personnel ne sont pas a priori « gauchistes ». L’arrivée de « gauchistes »peut alors facilement transformer un mouvement non « gauchiste » en mouvement qui le soit, ce qui fait que des buts « gauchistes » remplacent ou altèrent les buts initiaux. Pour éviter cela, un mouvement qui exalte la nature et s’oppose à la technologie doit avoir impérativement une attitude anti-« gauchiste » et ne doit pas collaborer avec eux. (voir plus bas)

Tout au long de ce document, nous avons fait des affirmations imprécises et d’autres qui nécessiteraient de plus amples développements. D’autres enfin peuvent s’avérer carrément fausses. Le manque d’informations suffisantes, et le souci de brièveté nous ont empêché de remédier à cet état de fait. Et, évidemment, dans une discussion de cette sorte, il a été fait appel à des données intuitives, qui peuvent être inexactes. En vertu de quoi, nous signalons que ce document décrit une approximation grossière plutôt que la vérité.

De la même façon, nous sommes raisonnablement certains que le tableau que nous avons ébauché est globalement correct. »

Sa réflexion l’avait conduit à commettre plus de vingt attentats pour tenter de se faire entendre :
« Pour faire passer notre message au public avec une certaine chance qu’il fasse impression, nous avons dû tuer des gens. »

Il y a 25 ans, on l’avait écouté distraitement. Peut-être le temps n’était-il pas venu ?

1 Ceci est un montage libre d’extraits de son ‘Manifeste’.
Son sous-titre pourrait être emprunté à Victor Hugo : « Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier ».

2 Les passages ici mis en gras ne le sont pas dans l’original.

3 Les premières pages du manifeste, non reprises ici, expriment ce que l’auteur entend par ‘besoin de pouvoir’.

Et
Assange
?