Une université mutuelle

G. est une sorte de Don Quichotte. Il a eu l’occasion d’enseigner dans quelques universités, mais il a tôt déserté. Il concocte maintenant un nouveau genre d’établissement d’enseignement supérieur : mutuel et avec un budget riquiqui.
– Des étudiants au niveau master, ou des professionnels de niveau comparable sont bien capables d’enseigner ce qu’il savent, non ? Le problème est que de plus en plus, leurs formations sont étroitisées au maximum. Si tu veux faire de la com, tu dois choisir entre 36 filières ; la vue d’ensemble t’échappera obligatoirement. Et si tu envisages un thème encore plus général – disons l’alimentation, par exemple -, quelle que soit la formation que tu auras reçue, tu es absolument certain de n’en avoir qu’une vue parcellaire. Pourtant, une collectivité intelligente peut surgir du rassemblement de personnes s’étant formées – pardon : ayant été formées – dans 15 disciplines différentes. Le nutritionniste a tout à gagner à croiser son savoir avec ceux de psychologues, de psychiatres, d’agronomes, d’anthropologues, de géographes, de publicitaires, de financiers, d’économistes (macro, micro, des ménages), d’ingénieurs agro-alimentaire, de commerciaux, d’historiens et j’en passe ! Et réciproquement, bien sûr. Jusqu’à ce que, de ce melting pot, passées les engueulades, il se mette à sortir quelque chose de nouveau ! Quoi exactement ? Je suis curieux…
– Aujourd’hui, avec l’internet, le nutritionniste comme le spécialiste du marché mondial des denrées alimentaires peuvent élargir leurs points de vue, non ?
– Certes, on peut tout faire avec l’internet ! Autre question ?
– Je provoquais, bon ! Donc, vous réunirez 15 spécialistes d’un sujet, qui devraient pouvoir apprendre les uns des autres.
– Oui, sur deux ans de calendrier, à raison d’un long week-end par mois. Et, autour de ce noyau, il existera une université ouverte, sans autre critère d’admission que l’engagement de bosser. Volet indispensable, que cette université ouverte.
– Pas de profs ?
– Pas de profs. Si : des profs pourront s’inscrire en tant qu’étudiants, bien entendu. Pas d’experts non plus. Juste quelques voix qui peinent habituellement à se faire entendre dans la forteresse des idées reçues. Peut-être même une majorité de gens que l’on prend ordinairement pour des allumés !
– Vous délivrerez des diplômes ?
– Oui, des diplômes. Mais pas délivrés par moi !
– Délivrés par qui ? et reconnus comment ?
– Délivrés par les étudiants eux-mêmes sur la base de capacités comme : vue d’ensemble, aptitude à coopérer, etc. Et pour ce qui est de la reconnaissance, eh bien, c’est le marché du travail qui tranchera. Mais, je le répète, au-delà de la ‘formation’, c’est la production de savoirs nouveaux qui sera l’enjeu.
– Mais pourquoi vouloir des diplômes ? Pensez-vous que cette peau d’âne soit un aiguillon de la motivation ?
– J’espère que non ! Et si les ‘étudiants’ décident qu’il vaut mieux ne pas délivrer de diplômes, ça ne me gênera aucunement.

Et G. m’explique que ce virus de l’interdisciplinarité, il l’a attrapé dans un Institut d’urbanisme où il enseignait la géographie et qui se prétendait interdisciplinaire. Voulant lui-même s’inscrire en tant qu’étudiant pour bénéficier de cette approche plus ample qui était proposée aux étudiants, il souleva le tollé qui allait l’amener à couper les ponts :
– ‘Voyons, un collègue devenant l’un de nos étudiants !’ (Admirez au passage le ‘nos’…) Au fait, rien à voir, vous êtes-vous parfois demandé pourquoi, si les cours des universités ou des lycées sont réputés si intéressants pour les jeunes, les autres profs ce ces établissements n’y assistent jamais ? Ils sont sur place, ça ne demande pas un gros effort en pourtant …! J’estime que ce devrait être une règle d’ouvrir, ne serait-ce qu’une partie des cours ordinaires des lycées, à un public avide. Et on évaluerait le résultat !
– Pensez-vous que votre idée d’une université mutuelle soit une réponse à ce qu’il est convenu d’appeler la ‘crise’ des universités ?
– Il faudrait de multiples réponses. Les dispositifs d’enseignement et leurs stipendiés sont profondément réactionnaires, passant et repassant le même film usé jusqu’à la corde, certes régulièrement ripolinée, mais… C’est donc de l’extérieur des murs que peuvent provenir les idées porteuses d’avenir. Moi, je m’occupe de ce que je crois savoir faire. Le reste n’est pas de ma responsabilité. En tout cas, il est un point sur lequel je serai fier si ce projet aboutit : l’indépendance d’esprit.
– Qui dit ’indépendance’ dit ’finance’: alors, le financement ?
– D’abord, les besoins financiers seront moindres que dans le cadre d’un fonctionnement courant. Mais, bon, il y aura des besoins : documentation, déplacements, location de locaux, etc. Or il se trouve que la France vient de se doter d’une formule de mécénat taillée sur mesure pour le financement des universités : les fonds de dotation. Aubaine ! J’imagine que ce ne sera pas compliqué, si on en prend sérieusement les moyens, de transformer en micro-mécènes quelques milliers de particuliers, afin de réunir les quelques dizaines de milliers d’euros nécessaires au fonctionnement annuel !
– Quelques dizaines de milliers suffiront ?
– C’est un défi. La chose ne pourra pas se monter sans un budget minimum, mais nous devrons garder à l’esprit que l’horizon est la gratuité du savoir. Dans tous les sens du terme.
– Vous semblez convaincu qu’une telle innovation est réalisable…
– Bien sûr, mais c’est pas gagné !

Et
Assange
?